Cloverfield.

Publié le par ES

 
    Parlons d’un film qui ne plaira pas à grand monde à part aux adeptes de films suspens avec des bébêtes qui attaquent New York un 22 mai et qui ravagent la grosse pomme en moins de 7 heures. Le ver est dans la pomme donc. Encore un énième film catastrophe ? Pas exactement. Ici, la choix de Matt Reeves est de filmer à hauteur d’homme en utilisant le concept de la caméra amateur tenue par un des protagonistes. Car l’histoire débute par un banal film de famille où un jeune homme filme sa copine dans NY organisant une fête pour les fiançailles de son frère. Les premières vingt minutes ne parlent que de cela, la soirée, les gens ivres, un boulet qui filme les invités pour qu’ils laissent un mot aux futurs époux. Alors qu’on découvre que le fiancé a en fait couché quelques semaines avant avec une autre fille, une explosion rompt la dynamique intimiste du film. S’ensuit alors une heure de survival où les quatre « héros » tentent de ne pas mourir, de comprendre ce qui se passe et de retrouver la fiancée coincée dans son appartement.
    
    Toute comparaison avec Le Projet Blair Witch serait désolante et réductrice (d’autant que Blair Witch n’a jamais été le seul film a employé la technique de la caméra amateur, allez voir Yes Sir ! Madam de Robert Morin pour vous en convaincre). Oui, le même procédé est employé, non l’effet n’est pas le même. Dans Blair Witch, il s’agissait d’un choix financier, de réduire au plus simple les effets pour jouer sur l’ambiguïté, le non-dit, le non vu, le récit. Mais dans Cloverfield, tout est différent. La caméra employée n’est pas une caméra vraiment amatrice, les effets spéciaux sont nombreux et la question financière n’apparaît vraiment comme le vecteur premier d’une telle option, il s’agit d’un choix terriblement artistique. La même histoire aurait pu être tournée à la mode hollywoodienne, de belles images bien placées, un monstre terrifiant, la lutte et la victoire des militaires, de l’Amérique, des héros. Ici ce n’est pas le cas. Comme dans Blair Witch, qui dit visionnage du film, dit mort des protagonistes, insufflant une dimension tragique dès le départ au récit. Il n’y a pas beaucoup d’héroïsme ici, on ne sait pas franchement si la bête est tuée ou pas. On n’est pas là pour ça.
Le réalisateur décide non pas de raconter l’attaque de NY par un pseudo Godzilla, il opte pour narrer une histoire d’amour, une vision des relations humaines en la plaçant dans un environnement oppressant. En fait, le spectateur  est confronté comme dans la plupart des bons films actuels made in US à un regard sur l’Amérique. Le film n’est qu’un fantasme des peurs et des doutes américains. L’explosion du départ rappelle le 11 septembre. Prendre la statue de la liberté comme symbole d’un défi à la nation américaine permet d’aller encore plus loin dans les assauts de l’Etranger. De plus, la bête n’est pas un monstre que l’on surprend de front. Reeves ne cherche pas à jouer sur le doute au niveau de la créature : on la voit, on n’arrête pas de la croiser pour finir par admirer sa jolie face, référence aux monstres aquatiques des séries B. Mais la forme même de cette créature est fuyante, on ne cesse de l’apercevoir sans jamais discerner vraiment sa stature complète. Et ce monstre sème des sortes de bébés très féroces qui assaillent de toute part les humains. Il s’agit ainsi de mettre en forme le fantasme du terrorisme, d’une guerre contre un Léviathant évanescent qui se démultiplie inlassablement. Car les petites bestioles, comme dans Bug (de W. Friedkin), ne permettent pas d’affronter un ennemi de face, on est assiégé, on n’est plus en sûreté, quelque soit l’endroit où l’on se trouve. Et dans cette attaque, la médiatisation américaine est récurrente. Pour ne pas voir l’horreur en vrai, on regarde les écrans de TV alors que le monstre est à deux blocs d’immeubles. Le choix de la caméra amateur reste dans cette veine. On ne voit rien les deux tiers du temps qu’une image saccadée, secouée, mal cadrée, que de la poussière, des pieds.
    Pour compenser cette difficulté, le réalisateur travaille énormément le montage sonore, les bribes de musique, les effets sonores (le cri de la bête, les dialogues au téléphone assez audibles), et surtout les dialogues et les commentaires du cameraman, sorte de soupape de pression évitant un pathos, un tragique de blockbuster. Le réalisateur bourre le film de références à la tradition du cinéma de monstres (Godzilla, Alien, les tentacules de pieuvres, Jurassick Parc, les épisodes plutôt sanglant du Caméraman qui se fait manger). Dans cette lignée, le film n’évite pas quelques scènes assez traditionnelles : les monstres dans le métro, l’attaque en hélicoptère, mais le but n’est jamais de faire réaliste ou crédible. Une tête explose derrière un drap blanc, en ombre chinoise, et personne ne comprend pourquoi, ni le spectateur, ni les acteurs. Le monstre semble inépuisable et multiple. Les acteurs parviennent à secourir la belle en détresse qui n’est pas morte malgré avoir été prisonnière d’un immeuble en partie détruit et avoir eu l’épaule perforée par un gros bout de fer. La chute en hélico ne tue pas les trois héros. Beaucoup d’incohérences, de clichés, et pourtant l’effet reste assuré grâce à l’ironie, à la recherche stylistique. Le spectateur se prend à attendre avec anxiété la prochaine étape, l’issue de secours inatteignable.  
  
      Finissons par l’apport le plus agréable du film : le fait de filmer sur une vidéo déjà utilisée. Car dans l’esprit du tournage amateur, l’américain moyen un peu lourd qui tient la caméra a oublié de changer de vidéo, du coup, quelques bribes d’un ancien film ressurgissent par endroits, lorsque les personnages arrêtent de filmer pour regarder ce qu’ils viennent d’enregistrer. Cela fait surgir un passé dans le récit, une sorte de bulle idyllique où tout était paisible, jeu sur l’ironie et le discours décalé pour éviter encore de tomber dans le film de genre fondé uniquement sur la tension. L’histoire termine justement par les images du couple qui vient de mourir, de ce couple qui a nourri l’histoire et qui dans une bulle de bonheur conclut « c’était une belle journée ».
    Cloverfield n’est donc pas si simple qu’il y paraît. Film à revoir, à voir au ralenti pour dévoiler les clefs cachées, film qui surtout ne se déclare jamais être un film de suspens, grand public comme un Independance Day ou un Godzilla, qui ne laisse pas l’heur de participer à une attaque avortée tranquillement ; film qui donc prend le contrecoup des films du genre classiques pour dévoiler une représentation du monde par le prétexte du chaos.

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