Into The Wild.

Publié le par ES


    Dire que Sean Penn est un bon voire un grand acteur ne dérangera personne à coup sûr, dire qu’il est parti pour devenir un bon réalisateur non plus. Revenir 7 ans après The Pledge pour adapter à l’écran un livre dur sur l’échappée d’un jeune adulte et parvenir à construire un film réussi mérite d’être souligné. Car dans Into the wild (pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu), un jeune homme (Emile Hirsh formidable et prometteur, complètement à l'opposé de son rôle d'adolescent pantoufle de The Girl Next Door) qui vient d’avoir son diplôme, décide de rompre avec la vie banalement quotidienne qui l’attend. Laissant en plan sa famille (deux parents moyens, un père parfois violent, et une sœur, unique individu à comprendre un peu de son ressenti), le jeune Christopher fuit, dans une fuite révoltée, le monde et toutes les insupportables constructions humaines (constructions sociales, financières, tout comme les constructions architectural) pour tenter de se retrouver au milieu de la nature sauvage. Le spectateur est donc invité à suivre discrètement la trajectoire improbable de ce jeune loup en quête d’un idéal à travers l’Amérique, la Grande (passant du Mexique à l’Alaska).

    Quel est le lien entre Into the Wild et Je vais bien ne t’en fais pas (le film français sorti l’an dernier) ? Pour le spectateur qui va voir le premier cité en ayant vu le second, il y a un même goût de ressenti dans la gorge, sauf que Into the Wild pourrait être une sorte de hors champ du film français. Pour mémoire, dans Je vais bien ne t’en fais pas, on suivait Lili dans sa quête pour retrouver son frère parti un beau jour après une dispute avec son père, n’en pouvant plus du petit monde étriqué dans lequel sa famille vivait. Si la fin diffère, l’aspect premier reste identique, sauf que dans Into the Wild, on ne suit plus la famille perdue dans le doute, mais l’enfant fugueur. Sorte de diptyque donc que ces deux films qui nous permet de vivre le sentiment de l’absence chez ceux qui restent et l’émotion de l’émancipation chez celui qui part. Il serait facile de pousser plus loin encore la comparaison : dans les deux cas, le père apparaît en partie comme un perdant et un homme quelque peu violent ; la sœur existe dans les deux films comme l’unique personne capable de comprendre le garçon, les deux hommes sont des musiciens ( tantôt guitariste, tantôt pianiste) ; et la musique dans les deux films joue un rôle central. Dans Je vais bien ne t’en fais pas, tout tournait autour d’une chanson de Aaron, présentée comme l’ultime don fait à la sœur, dont les paroles ne cessaient de prendre des significations nouvelles au fil de l’histoire. Dans Into The Wild, ce n’est pas une chanson, c’est un artiste (Eddie Veder) et sa musique qui offre un souffle lyrique intense aux images.

    Sean Penn dépasse cependant cette parallèle en ne limitant pas son film à la question de la fugue et du cercle familial. En faisant traverser (comme dans la réalité) tout l’Amérique à son personnage, il se permet ainsi de pointer discrètement du doigt les maux des US : la sclérose de certains milieux sociaux, la pauvreté des grandes villes, la question de l’immigration, la fierté de certains, la toute puissance d’une machine policière (la scène d’arrestation du FBI). Mais loin de construire un brûlot agaçant, il maîtrise ce genre de critiques en les laissant au second plan et en plaçant au premier plan des personnages secondaires nettement plus positif qu’ils mènent une vie de bohème ou qu’ils soient des individus en fin de vie, endossant le rôle de la sagesse. Christopher se cherche des pères de substitutions qui cherchent eux-mêmes des fils de substitutions en vain, puisque le héro refuse jusqu’au bout d’abandonner son but, quitte à finir seul et malheureux. Car le récit de cette évasion entraîne le spectateur sur le terrain de la réflexion sur la vie et sur cette douloureuse question de savoir si l’on peut vivre libre et heureux, ou si le bonheur n’existe qu’en présence de l’autre.

    Le réalisateur n’en est pas à son premier coup d’essai. Il connaît bien toutes les techniques de tournage dont il use, peut-être trop, mais avec toujours une justification acceptable. Le film passe ainsi par des séquences familiales sur vieilles pellicules, par des séquences proches du documentaire dans la manière de filmer les personnages, par des somptueuses photos du paysage américain. Il s’amuse aussi à utiliser différents effets (ralentis, division de l’image…). Tout est savamment orchestré pour rythmer l’histoire entre phases intimistes émotionnellement fortes et phases dynamiques (comme la descente en canoë). Le tout secoue, questionne, touche et les dernières images, rattachant la narration à une réalité, celle du véritable Christopher, ne peuvent que bouleverser le spectateur, lui faire se demander pourquoi, pourquoi en arrive-t-on à haïr ses parents au point de  ne pas donner la moindre nouvelle, pourquoi partir seul dans le Nord en espérant y trouver plus qu’un simple bus à l’abandon, pourquoi ne pas comprendre avant qu’on n’est pas plus fort que la nature et qu’elle vainc toujours l’homme, pourquoi se besoin de se sentir si fort, si c’est pour se sentir si seul, pourquoi avoir passé deux heures devant un récit tragique et y avoir trouvé tant de plaisir ?

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