4 mois, 3 semaines, 2 jours....

Publié le par ES

    Une palme d’or, ça s’attend un peu comme une coupe de cheveux, on est à la fois impatient et on redoute le pire. Tantôt politiques, tantôt trop intellectuel ne correspondant qu’à un cinéma de petite ouverture incapable d’être compris par la majorité des spectateurs, il y a toujours une crainte de tomber sur un film lent, monotone, lent, fatiguant, où l’on s’ennuie un peu, mais d’où l’on sort en disant c’était « intéressant » parce que bon c’est quand même une palme d’or. Pour 2007, c’est la même chose, un film roumain traitant de l’avortement en deux heures de temps, il y a de quoi être suspicieux, il y a de quoi aussi se réjouir.
    L’histoire est assez simple. 1987, deux jeunes étudiantes roumaines vivant dans une résidence universitaire, les préparatifs pour quelque chose d’incertain durant le début du film, un petit ami qui s’organise pour l’anniversaire de sa mère, une histoire d’hôtel et un homme étrange. Le décor est planté. La lumière est froide, par moments poisseuse. Peu de musique, du son brute. On colle à la peau des personnages, on les suit en silence, sans un bruit, haletant pour comprendre ce qui se joue sous nos yeux. Les pièces mises en place, tout se déroule avec une violence féroce. L’homme mystère est l’agent qui peut aider à l’avortement dans une société où l’avortement est interdit et puni par la prison. On voit ainsi comment deux jeunes filles, dont l’une est enceinte de 4 mois 3 semaines et 2 jours, tentent d’avorter. Rien n’est évident, il faut vivre comme des fugitifs dans une chambre d’hôtel, il faut affronter le bourreau, la figure masculine qui peut enlever l’enfantement mais qui use de cette position pour dominer, il faut vivre cacher et en même temps constamment on comprend que cela arrive souvent. Au final, l’avortement aura lieu, mais que de cheminement, que de tensions durant les deux heures qui filent sans qu’on s’en rende compte.
    Le film se construit autour de la camarade de chambre de la jeune femme qui veut avorter. On la suit. On frissonne pour elle, on a peur qu’elle ne se fasse prendre. On a de l’empathie dans ses hésitations face à son copain et sa famille. Pourtant elle se livre à lui, preuve de confiance. Le film ne cesse des parallèles, des oppositions aussi entre deux mondes : le monde ancien borné où les femmes n’ont qu’un rôle réduit à la maternité, et le monde moderne où les femmes tentent de prendre leur indépendance. Les chatons au début du film, l’anniversaire de la mère, la grand mère dans la cité, le mariage à l’hôtel. Beaucoup d’éléments sont des rappels, des avertissements pour montrer les aspects positifs de la maternité, du mariage, et les deux héroïnes s’autonomisent en passant outre tous les obstacles. Car le film ne présente pas la difficulté de l’avortement de façon physique, on ne suit pas un personnage qui se tortille sur un lit de douleur durant la phase de l’avortement, il zappe cela durant le temps où l’héroïne se rend à l’anniversaire. Ici, il s’agit de la difficulté morale et sociale, de la pression de la cité sur la question de la maternité, voilà le tour de force du film, dire sans rien montrer. Car au final, la femme triomphe de la société, l’avenir (dans le sens de progrès) avance par le regard de l’héroïne coupé immédiatement par le noir du générique.
   
    La réalisation est impeccablement maîtrisée. De longs plans-séquences comme celui du début où l’on suit la jeune roumaine dans le dortoir, de plan caméra à l’épaule pour être plus proche des personnages, le toujours stressant plan dans le noir où l’on suit l’héroïne dans des rues sombres en s’attendant toujours au pire, rappelant quelque peu le style lynchéen dans les labyrinthes de la conscience, ou encore le magnifique plan où la caméra est posée presque à terre sur un pont, laissant la comédienne marchait, descendre les escaliers pour aller prendre son bus. Les choix de ce qu’on montre sont toujours parfaitement mesurés. Le réalisateur ne montre pas la scène où les deux roumaines doivent coucher avec l’homme de l’avortement parce qu’elles n’ont pas assez d’argent, par contre il filme l’embryon déjà conséquent à la moitié de la grosse qui gît dans la salle de bain. Avant de le montrer, on passe de longues secondes à regarder un peu au-dessus, le visage de la roumaine, on espère ne pas le voir, et au moment où l’on pense être tiré d’affaire, la caméra descend, choc visuel qui trouble dans la simplicité de la scène, du geste et dans la dureté des conséquences.
    Palme d’or qui valait donc le détour, en espérant qu’il y ait encore plus de choses à dire sur la prochaine…vivement mai.

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