Vantage point (Angle d'attaque) ou chronique d'un non succès.

Publié le par ES

Un film qui fait tuer le président des Etats-Unis intrigue et aguiche la curiosité (encore plus la curiosité d’un Européen prêt à accepter cette idée), et il serait dommage de passer à côté pour un si bel essai. Cependant le film ne parle pas vraiment de cela, mais plus d’un attentat savamment organisé à Salamanque en Espagne lors d’une conférence regroupant plusieurs pays sur le terrorisme (accord de paix et toute la smala) et filmé sous divers angles. Foule, manifestation anti-US à l’extérieur de la cours d’un palais, monde, tension, deux balles dans le président, une détonation sourde dont on ne sait d’où elle émane, et explosion de la scène présidentielle. Tous les éléments sont mis en place pour laisser se dérouler un bon film, alors pourquoi y a t’il blocage ?

    Pourquoi Dennis Quaid ne meurt jamais ?
Dans cette question sont contenus tous les points négatifs du film, car s’il pouvait être un choc scénaristique, l’histoire fond dans quelques clichés et facilités du genre qui gâchent l’attente. Improbable terroriste chef des gardes du corps du président qui trompe tout le monde, comme si les proches du président étaient choisis par Interim sans qu’on ait idée de vérifier les origines des individus, comme si le gouvernement recrutait des personnes provenant de pays « à risque ». Deuxième limite, le président lui-même trop américain hollywoodien. On le voit sortir de grandes idées comme quoi il est là pour amener la paix et non la violence, qu’il faut cesser la montée de tensions, on le voit résistant prêt à risquer sa vie contre les terroristes et survivant. Car la fausse bonne idée du film est de jouer sur le fait qu’il y a deux présidents, au sens que le président mort est en fait une doublure, du coup ce n’était qu’un leurre, et on laisse la porte ouverte à la victoire du bien qui résonne contre les extrémistes bornés. Enfin, Dennis Quaid, l’acteur ressuscité qui sauvait pratiquement la planète  des intempéries, qui secourait son fils contre vents et marées avec un nombre de pertes minimes, est toujours aussi increvable, sans avoir la classe d’un James Bond, en jouant sur la corde de son expression pathétique pour construire un personnage en profondeur. Car son rôle de garde corps, qui s’était pris deux balles pour sauver le président quelques mois plus temps et qui est réhabilité un peu vite dans ses fonctions, le place une nouvelle fois dans une position de sauveur humble mais acharné qui va jusqu’au bout des choses. Il subit les explosions, les courses poursuites, les accidents de voitures, les balles, les manipulations, la tension, le passé qui le harcèle, la difficile gestion d’une crise, et il parvient pourtant sain et sauf jusqu’à la cachette du président, l’accueillant comme un vieux frère en lançant même une petite blague. Quelques points donc dans ce film qui gâchent les atouts nombreux de l’histoire.

    Pourquoi le film passe t’il à côté du génie ?

    Tout démarre bien dans la réalisation. Le talent de Pete Travis est de jouer sur les images, sur le questionnement du traitement des images. La première scène dans le camion de la régie d’une chaîne américaine montre le travail de réalisation, l’impossibilité pour les journalistes de s’exprimer vraiment, de donner autre chose qu’une formule officielle, le pouvoir de suggestion des angles et des images, la caméra amateur de Forest Whitaker crée une vision différente de la scène, plus indépendante, moins figée, la foule d’appareils photo et de caméra permettent d’envisager le lieu du crime comme une place surexposée à l’image, d’où les détails pour l’enquête ne pourront qu’être nombreux. Tout passe dans la première demi-heure par ce jeu sur les images. Dennis Quaid utilise les images de la régie, alors que la journaliste reporter vient de mourir dans l’explosion. Il découvre un détail essentiel dans le récit qui le fait bondir et partir dans sa course poursuite, mais le spectateur ne voit rien, il reste frustré face à ce manque, à ce non-dit, à ce que l’image ne nous permet pas de regarder. Même procédé avec la caméra amateur, Dennis Quaid le visionne rapidement et découvre un nouveau détail qui lui fait crier malheureusement trop tard « bombe ». Les deux détails (le garde du corps terroriste vu habillé en policier qui permet de comprendre sa trahison, le sac jeté sous l’estrade) ne seront révélés que par la suite. En jouant sur le principe narratif du compte à rebours, car le film ne cesse de revenir vingt minutes avant la mort du président pour suivre différents personnages et livrer ainsi des clefs de compréhension (à la manière de Lola Rent), les images que nous voyons prennent des sens différents. La femme et l’amant deviennent le preneur d’otage et la victime, la terroriste et l’outil. La mort de président (souligné par les larmes des journalistes, la panique et tout) n’est qu’une illusion, et cela se découvre dans la deuxième partie. Car finalement, l’attaque terroriste était connue en partie des américains, qui pensent tromper leur monde en envoyant un faux président, le vrai regardant les images par le petit écran et commentant son propre double.
    Mais le talent du réalisateur consiste à démonter une nouvelle fois les images, les vérités. Les terroristes savaient qu’il y aurait un leurre, et avaient tout prévu (ce qui semblent les faire passer pour des génies tacticiens capables de contourner l’intelligence américaine) avant d’être renverser par les détails les plus insignifiants du plan (Dennis Quaid présenté comme la septième roue du carrosse, le touriste américain, la petite fille). Tout n’est qu’illusion dans le film. Nous ne savons pas si les gardes du corps poursuivent un flic espagnol intègre, ou un complice, ou un amoureux déçu. Y a t’il quelqu’un derrière la fenêtre d’où le tir semble avoir été déclenché ? Quelle ombre plane vraiment sur le monde ? Est-ce la peur du terrorisme ou celle de l’américanisme (symbolisé par le grand guignol dans la manifestation anti américaine) ? Pete Travis avait donc les éléments pour construire une réflexion à travers ce thriller politique sur le pouvoir de l’image et le monde des illusions qui se construit actuellement (les stéréotypes du bon-méchant, du civilisateur et barbare).

    Pete Travis s’intéresse beaucoup à la question du terrorisme (du traitement de la peur) que ce soit en Irlande (Omagh, son précèdent film) ou Man Without a gun (son prochain film). Il avait les cartes en main pour construire une réflexion sur les médias particulièrement réussi, mais certainement pressé par les producteurs (espérons pour lui), il ne livre qu’un film d’action plutôt intelligent à quelques exceptions prêt qui se clôture sur une issue prévisible et hollywoodienne. Un film qui mériterait donc d’être refait en cette période où les remakes (pour le bon et le moins bon) sont florissants, afin de retravailler ce qui permettrait d’en faire une œuvre de bonne envergure.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article