Fantastique Russie, ou la trilogie Nightwatch.

Publié le par ES


En 2005 sortait en France NightWatch, deux ans après la sortie Russe, et quelques années après un best seller Russe du même nom écrit par un certain Serge Lukyanenko, l’un des meilleurs auteurs d’héroïco-fantaisy russe actuel. Reprenant, comme beaucoup le font, la mythologie des vampires, loup garous et autres sorcelleries, l’auteur construisait un univers particulier en nouant le baroque moyenâgeux à la Russie contemporaine, ses doutes, ses failles, son histoire. Empreint d’un humour assumé, les livres, construits en récits indépendants qui bâtissaient ensemble l’histoire, oscillent entre moments de tension et phases plus tranquilles et intimistes. Particularité, l’attachement de l’auteur a employé les paroles de chansons tout au long des romans. Cet univers quelque peu éloigné d’Harry Potter avait cependant bien des chances d’intriguer et d’attirer les producteurs. Et c’est à Timur Beckmambetov que revint le droit d’adapter, réalisateur seulement d’un film d’action sans grand intérêt.
Pourquoi parler de cette trilogie alors ? Parce que Beckmambetov est parvenu à créer un univers particulier dans ses films, ni tout à fait semblable aux livres, ni trop éloignés. Ne suivant pas à la lettre le récit, mais construisant une narration plus simple (et déjà compliquée), il se concentre sur un personnage Anton Gorodetsky, qui au début du film va voire une sorcière pour faire revenir son ancienne petite amie enceinte et partie avec un autre homme, la sorcière est arrêtée à ce moment par un équipe de gens un peu spéciaux et Anton découvre qu’il n’est pas comme tout le monde, qu’il peut voir un monde que les gens normaux n’imaginent pas. Pour résumer l’idée : deux groupes se partagent les puissances du monde, les Nightwatch (gardien du jour, qui pourraient apparaître comme les gentils, du moins le camps de Anton) et les Daywatch (gardiens de la nuit). Une guerre imminente, un être devant briser le fragile équilibre entre les forces des deux côtés. Des vampires, des humains, des loups-garous et entre tout ça des individus appelés les Autres, qui sont des sortent de gendarmes de l’équilibre des forces. Bref, rien de très nouveau sur le fond. Dans le premier, Anton découvre que son fils Yegor, qu’il ne connaissait pas, doit faire pencher la balance, et se fait manipuler par les Daywatch qui réussissent à faire entrer dans leur camp le garçon, tandis qu’à côté de cette intrigue, une jeune femme ayant déclenché une malédiction sur elle-même provoque une terrible tornade d’énergie qui risque de tout détruire de Moscou. Cette jeune femme, Svetlana, devient dans le deuxième film l’autre être d’une puissance particulière, qui va devoir s’affronter au garçon devenu adolescent, et s’ils se rencontrent le monde peut basculer. Dans ce second film, une femme de Daywatch est assassinée, Anton devient le sujet d’un coup monté pour le faire passer pour le coupable. Fuite éperdue pour tenter de retrouver le coupable et en même temps récupérer un craie du destin capable de changer le passé. Alors que le premier se finissait sur la victoire du camp daywatch, le second finit sur la victoire du camp nightwatch, puisque le coupable est arrêté, Anton s’en sort, réécrit le passé avant qu’il aille voir la sorcière du début et peut vraisemblablement vivre une vie normale, même si rien n’est sûr, puisqu’il finit par rencontrer dans la dernière minute la femme exceptionnelle.
Le scénario s’éloigne donc du livre en ne privilégiant pas forcément les mêmes personnages, ni les mêmes détails (le premier film se fondait avant tout sur la première partie du tome 1). Pour combler le manque du jeu sur les paroles de musique, le réalisateur opte pour des musiques bien trouvé et pour une actrice, chanteuse populaire en Russie, qui fait partie des Daywatch. Le deuxième film intègre de plus les personnages des inquisiteurs, sortent de juges neutres entre les deux clans qui punit tout écart, et qui apparaissent énormément dans les livres. Un jeune vampire Kostia prend un rôle toujours plus important, comme dans le livre. Les deux patrons aussi ont des rôles assez semblables au roman. Et toute cette fidélité crée un univers hors norme jouant sur le baroque et amplifiant des détails dont le livre n’use : le Moyen Age, les retours dans le passé pour expliquer la situation actuelle. Dans le livre, l’auteur revient surtout sur le XX siècle, le nazisme, le soviétisme comme des tentatives ou des défaillances des deux camps qui ont eu des répercutions sur le monde inconsidérées.
Les critiques n’ont pas forcément apprécié les films à leur juste valeur. L’originalité de cette œuvre réside dans son foisonnement, dans le style baroque d’un cycle qui part dans tous les sens. Les intrigues, références au livre, se multiplient, les renvois à toute une tradition de film de genre, la construction très énergique balançant entre tragédie, action et humour plus ou moins noir (voir la scène où Anton échange de corps avec sa collègue). Le fantastique permet de plus d’apporter des éléments irréalistes, un jouet vivant qui sert d’arme, une voiture qui roule sur la façade d’un immeuble, les animaux qui se métamorphosent en humain, les lampes servant d’armes défense lorsque les agents se trouvent dans l’entre-deux-mondes (symbole du combat contre la peur du noir). Dans le premier film, le patron des Daywatch organise son plan et son combat contre Anton en utilisant une Playstation, comme s’il jouait à un jeu de combat. Ce combat ultime met ainsi en parallèle la virtualité du combat sur console, la réalité de la situation et la surréalité du combat derrière le monde des apparences où tous se battent en armures moyenâgeuses. Dans le deuxième film, la scène d’affrontement final réutilise cette multiplication des lectures entre Moyen Age, jeu, réalité et guerre du vingtième (dévastation de la ville comme par des bombes). Visuellement réussi, les films vont en amplifiant les scènes grands spectacles. Le premier film, avec déjà des moyens conséquent, offrait une ou deux scènes très abouties, notamment lors des passages dans l’entre monde. Le deuxième long métrage, ayant encore plus de moyens pour la production, allait encore plus loin, le troisième pourrait être davantage exploité avec des scènes qui pourraient tout à fait être au niveau d’un Matrix. Le réalisateur refuse de trop simplifier, bien que nourri en partie par la culture Hollywoodienne, il ne sacrifie pas trop la narration, ce qui rend les films d’autant plus riches, pouvant être regardés plusieurs fois en offrant toujours d’autres clefs de compréhension. Mais, contrepartie forcée, c’est aussi ce qui perdra les spectateurs les moins enclin à l’effort, il faut être très attentif, ne pas visionner le film en pensant regarder une histoire trop banale car on finit par ne plus rien comprendre. C’est aussi pourquoi il est décommandé de voir le numéro deux avant le un, car il est très improbable que la compréhension soit parfaite.

Pourquoi parler de cette trilogie, parce que mal connue en France, elle marque pourtant d’une certaine manière une étape dans le cinéma russe en rappelant qu’il n’est pas mort, qu’à côté des quelques films d’auteurs qu’on voit à Canne, des films de guerre qui dénoncent le régime, il y a aussi un cinéma qui vaut et peut même dépasser la qualité des films Américains ou français (car soyons francs, jusqu’à présent le cinéma français n’est pas un champion du cinéma de genre, notamment fantastique, alors que bien des romans mériteraient d’être adaptés, à défaut d’avoir de bons scénarios, ou plus exactement à défaut de les exploiter), un cinéma qui présente une réalité russe ni pessimiste, ni propagandiste, un pays qui n’est pas parfait, sans être invivable entièrement, un pays qui doute, qui se cherche, et qui d’une certaine manière, du moins dans le film, comprend que la réalité ne se sépare pas simplement en Bien et Mal, chose que ne font pas souvent les films Hollywoodiens. Trilogie à suivre donc, pour ceux qui ne sont pas rebutés par le cinéma de genre (mais c’est affaire de goût), et qui mériterait d’être abordée davantage et d’être mieux connue.  

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