Les fauteuils rouges...

Publié le par ES

Ayant appris aujourd'hui, avec évidemment un peu de déception même si c'est la règle du jeu, que je ne serais pas le paricipant représentant la région du Limousin pour participer au festival de Cannes (il s'agit d'un concours réalisé par le ministère de l'éducation qui offre 60 places à des jeunes pour participer au festival de Cannes, dont 7 forment le prix de la jeunesse, mais qui pour le Limousin n'offre qu'une place...), je choisis de poser ici le texte sur l'émotion et le cinéma qu'il fallait inclure au dossier. Cela n'interessera peut-être personne et diffère un peu du but de ce blog, mais j'avais envie de ne pas perdre ce texte. Merci.


Les fauteuils rouges.


    Rouge florissant, rouge flamboyant sous les projecteurs, rouge pourpre dentelé noué aux formes sous les fils d’or. Ces étoffes immobiles et floues hypnotisent l’œil et l’attirent vers un double-fond. Les ciselures des fauteuils, ces petites dorures d’orfèvre incrustées dans le sang du sanctuaire, tissent les sièges comme la pellicule tisse le film.

    Le cinéma n’a de sens que dans ces belles salles obscures où le film inonde les rangées, investit l’imaginaire des spectateurs. Et les fauteuils rouges sont comme des petits îlots de plaisir où chacun peut s’arrêter quelques temps, oublier l’extérieur, partir à l’aventure, affronter monts et merveilles, se cacher derrière le dossier rouge pour se protéger du danger, comme lorsque j’étais enfant et que le tyrannosaure de Jurassic Park me terrifiait, ou bien au contraire nous donner à percevoir le monde dans lequel nous vivons.
    Au cinéma, le plaisir débute dès l’instant où le public se retrouve plongé dans le noir, dans l’obscurité presque totale, où nous respirons à côté d’inconnus, où nous partageons la même histoire, la même tranche de nos existence. Et ce plaisir ne s’achève pas quand l’écran blanc cesse d’être illuminé ; magie de ce septième art, une fois dans la rue, la nuit, le lendemain, quelques jours après, parfois durant toute notre destinée, le film peut rester graver en nous, simplement en se remémorant une séquence, un sentiment provoqué par le récit, la narration. L’émotion perdure au-delà du temps. Je suis un concentré de séquences, de plans, d’impressions que le cinéma a pu m’offrir. En passant par Saint-Tropez, je songe aux gendarmes, aux éclats de rire provoqués par De Funès ; en période de Noël c’est autant les films joyeux et familiaux qui nous donnent chaud au cœur que la troupe du Splendide qui rejaillissent en moi ; en me promenant dans les rues de Paris nombres d’images, de sensations m’assaillent de la course d’A bout de souffle aux baisers de Paris Je t’aime.
    La dernière fois que j’ai pleuré au cinéma, c’était pour Le Scaphandre et le Papillon. Pourquoi un film nous fait-il pleurer plus qu’un autre ? Pourquoi, si ce n’est parce que nous entrons dans les salles avec notre propre vécu, nos expériences personnelles et que nous allons à la rencontre d’une histoire. Car le cinéma me semble n’être que rencontres, certaines se déroulent bien et nous enchantent, certaines sont détestables, d’autres nous émeuvent. Pour Le Scaphandre et le Papillon, j’ai embarqué dans la réalisation avec mon propre passé, mon expérience auprès de personnes handicapées lors de séjours à Lourdes ou encore le souvenir du malaise d’un proche. Les images nous renvoient un reflet de notre vie, qui peut nous prendre au plus profond de nos tripes, nous assommer, nous faire pleurer comme si nous perdions réellement un proche. Le reflet de ma vie était aussi présent, comme pour d’autres gens je présume, en regardant Nos Jours heureux, ce long métrage sur les colonies de vacances qui me ramenait à ces étés pas si lointains où l’espace d’une quinzaine de jours tout était permis.
    L’une des plus belles merveilles que nous ait laissé le vingtième siècle reste sans aucun doute la chance de pouvoir grandir avec les films, de pouvoir vivre milles histoires, milles existences en une seule vie. L’émotion est ce qui prime dans notre rapport au cinéma. Pouvoir se prononcer et dire « j’aime ou je n’aime pas » c’est avouer trouver une affinité, une répulsion ou une indifférence face à un film. Ce qui fait l’art, c’est notre regard, nos réactions. Quand j’étais enfant et que le cinéma était déjà une révélation magnifique, tout se résumait à ce verdict rapide, élémentaire, mais si précieux alors, soit j’étais captivé par l’histoire, soit je m’ennuyais. Le jugement esthétique ne se rencontrait pas vraiment. Non accoutumé, ni éduqué à l’image, seul comptait le ressenti, la joie, la peur, l’aventure. Les beaux souvenirs cinématographiques de cette époque n’ont jamais à faire avec les aspects techniques, le jeu des acteurs, la musique, mais avec les sensations restées en mémoire. De ces souvenirs ressurgissent surtout des films d’animations, ces bons vieux dessins animés Disney ou un Astérix et Obélix, peu de films en soi m’ont autant marqué, Microcosmos, quoi que fascinant, m’avait avant tout amusé. Du premier visionnement de ce film en primaire, lors d’une sortie d’école, je me souviens principalement des moments de rire.
Et puis, en grandissant, en accumulant les histoires sur pellicules, en  m’attachant davantage à la façon de créer ces œuvres d’art, l’approche a évolué. L’émotion restait présente, nécessairement présente, mais elle se conjuguait déjà avec un goût pour l’analyse, pour l’esthétique des images, leurs couleurs, les cadrages. Plus les saisons filent, plus les études m’apportent de nouveaux angles sous lesquels abordaient une œuvre. Lors de l’année universitaire 2007- 2008, j’ai eu l’immense plaisir et chance de pouvoir suivre des cours de cinéma, de voir l’évolution des productions, de mieux appréhender les techniques théoriques, et aussi de pouvoir aborder le cinéma concrètement en filmant, en cernant l’importance du son, de l’éclairage, de la préparation, du montage. A chaque nouvelle séance, je plonge dans l’histoire avec un œil plus envieux, plus gourmand encore, avec des références toujours plus nombreuses. Cependant, loin de corrompre et de dégrader mes sensations, le savoir permet de profiter plus pleinement, toujours plus intensément des films. Le ressenti n’émane plus uniquement de l’histoire, il jaillit aussi de l’esthétique, offrant des émotions inconnues, ravivées, de ces émotions qui nous semblent si simples et que nous avons pourtant l’impression de découvrir pour la première fois.
    Il y a quelques années déjà, j’étais allé voir Forrest Gump dans les salles de Limoges, place Denis Dussous, j’en suis ressorti bouleversé. Je ne suis assurément pas le seul, ce qui amplifie d’une certain manière ma foi dans le cinéma capable de troubler toute une assemblée en à peine deux heures. Cette première fois fut tellement intense, je passais par tellement de sentiments différents, que l’histoire ne pouvait que me galvaniser. L’atout incontestable des salles de cinéma réside justement dans cette particularité, ce sont des salles, avec des fauteuils rouges où rien ne vient nous encombrer l’esprit. Aurais-je été aussi heurté si j’avais regardé Forrest Gump à la télévision un dimanche soir de pluie, une veille d’école ? Je ne pense pas. Devant le petit écran, nous discutons, nous gesticulons, faisons des pauses, nous ne sommes jamais complètement intégrés au récit. Enfoncé dans mon fauteuil rouge, je n’avais eu d’autres choix que de vivre à côté de Tom Hanks, de palper la boîte de chocolat, d’en savourer les odeurs. Forrest Gump est un film que j’ai revu par la suite, sur petit comme sur grand écran, un film que j’ai étudié, dont différentes personnes, journalistes ou enseignants, m’ont dévoilé les trésors cachés de la réalisation. Un film revu encore récemment, cette fois hélas devant ma télévision, et qui poursuit sa mission d’émerveiller, d’attendrir, de captiver, de faire réfléchir en réfléchissant notre monde.
    Et puis un jour, l’amateur cinéphile se tourne vers ceux qui le font, ce cinéma. Je me suis mis à suivre plus attentivement encore ce qui se produisait, ce qui devait éclore sur les écrans, avec une excitation toujours renouvelée. J’ai commencé à lire sur le cinéma, à m’en approcher toujours plus, à ne plus manquer à la télévision les cérémonies, les Césars, les Oscars, les reportages sur les festivals, et un beau mois de mai, il y a cinq ou six ans, je me suis planté tous les soirs devant la télévision tentant de décrypter ce que nous apprenaient les animateurs sur la vie Cannoise, sur les films présentés, les palmarès. Le tapis rouge répondait au carme des fauteuils, une invitation m’était lancée à chaque printemps, l’invitation à reprendre une gorgée de cinéma pour encore une année. La première fois que j’ai pris les choses véritablement au sérieux, c’était en 2002, le palmarès où Le Pianiste de Polanski se voyait décerner la Palme d’or, où Paul Thomas Anderson recevait le prix de la mise en scène, ce Paul Thomas Anderson qui six ans plus tard me stupéfiait à nouveau avec son There will be blood, sa rage, sa violence, son humanité. Et la vérité a fait jour sous mes yeux. La plus belle impression qui m’envahit depuis cette époque, à chaque fois que je m’extirpe du fauteuil rouge, c’est celle provoquée par un constat, le constat qu’après tant de décennies, après tant de chefs d’œuvre, le Cinéma réussit encore et toujours à me surprendre, à m’offrir des choses neuves, des goûts dans la bouche, des sonorités, des lumières dont je ne soupçonnais pas l’existence.
    Mathieu Amalric a tenu à affirmer dans son discours de remerciement lors des Césars que « la salle de cinéma, elle, doit pouvoir continuer à s’inventer ». Il me serait délicat de dénombrer les heures, les journées assis enfermé dans ces théâtres de lumières, suspendu aux fauteuils à siroter les images que le projecteur me lançait, et pourtant pas une de ces heures, de ces après-midi, de ces minutes devenues si précieuses à notre époque, pas Une ne m’est regrettable. La salle de cinéma s’invente et est réinventée par l’interaction du spectateur et de la pellicule. A chaque fois que je m’engouffre dans les rangées, je me sens créateur, inventeur d’un nouveau monde.

    Les fauteuils rouges continuent leur danse à la lueur de nos vies, de nos émois. Les images filent et nous tissons la toile à laquelle nous nous accrochons. Silence, on tourne. Le cinéma peut vivre, je vivrais avec lui.

Publié dans Atypique...

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