Denys Arcand, entre les ténèbres et la lumière...

Publié le par ES

Du Canada, on ne connaît que lui, c’est dommage et c’est déjà pas si mal. Denys Arcand filme Montréal et ses environs avec une fascination et une répulsion passionnante. Visiblement très attiré par le théâtre, ses films charmaient par leurs aspects particuliers, le ton et les dialogues formidables, la mise en scène toujours maîtrisée, le travail sur la lumière implacable. Dans Jesus de Montréal (1989), il présentait une troupe de comédiens recréant la Passion dans un Montréal en mutation. Sombre par bien des aspects, critiquant la société dans laquelle évoluaient les personnages, le film offrait une part de lumière grâce à cette troupe qui finit par subir l’oppression de la société. Le Déclin de l’empire Américain (1986) était d’une certaine façon moins pessimiste, disons que personne ne mourrait, mais montrait déjà les travers de la société Québécoise, la quête des repères face un monde en changement. Il reprenait ses mêmes personnages pour Les Invasions Barbares (2003), pour présenter une sorte de conclusion plus optimiste au final puisque réuni autour d’un mourant, les liens se fortifiaient, la famille se réconciliait ouvrant une place à l’espoir. Et voilà qu’en 2007, il revient avec son dernier film L’Age des Ténèbres avec un propos encore plus noir et pessimiste sous les allures de comédie humoristique. Ce dernier film a déçu, certains le trouvaient moins bon, plus léger. C’est toujours le problème quand un artiste crée une œuvre comme les Invasions Barbares qui impose l’unanimité, tous s’attendent ensuite à retrouver un film semblable. Ce n’est pas le cas chez Denys Arcand et tant mieux.
Jean-Marc est un fonctionnaire oeuvrant pour le gouvernement. Dans un Québec apocalyptique confronté au terrorisme, aux difficultés sociales, à la maladie et à la déréliction de la société, Jean-Marc est complètement perdu, sa femme ne cherche qu’à « performer », répondant à la demande sociétale du mariage, famille, carrière. Les deux filles, I Pod vissé sur les oreilles, ne prononcent pas un mot et ne voient même plus la présence de leur père. La mère de Jean-Marc, à l’hôpital, est dans un service mouroir où l’on ne s’occupe des patients qu’une fois mort. Jean-Marc n’a donc pas beaucoup de soleil. On le voit vers la fin du film, en costume cravate, marché dans la rue du quartier résidentiel à une heure vingt de Montréal, en silence, vers rien. Il n’a que son imagination pour se raccrocher à la vie. Sa femme l’ignore, pas grave, Jean-Marc s’invente une Diane Kruger à lui, une actrice parfaite qui rechercherait l’homme médiocre pour avoir une vie un peu plus normale. Tout se passe dans sa tête, chaque contrariété se transforme en rêve merveilleux. Sa supérieure l’emmerde, il l’imagine transformée en esclave, sa vie est un ratage complet, il se voit gagnant du prix Goncourt. Hymne à l’imagination donc de ce film qui critique avec un humour nouveau chez Arcand une société Québécoise en danger. L’ironie est omniprésente. Les histoires que les gens viennent débiter à Jean-Marc, toutes plus glauques les uns que les autres, les situations absurdes qu’il vit sont balayés d’un trait d’humour. Il traite un collègue de nègre et le voilà en conseil de correction pour avoir employé un mot interdit au Québec depuis 1999 selon une professionnel de la langue. Ce qui semble le film le plus drôle, le plus coloré, le plus référencé aussi (la scène rappelant Kill Bill de Tarantino est d’une surprise géniale) est en fait son film le plus noir. Véritable personnage Houellebecquien sauvé uniquement par ses divagations, Jean-Marc est confronté à une société qui pourrit de l’intérieur, qui s’autodétruit, il subit la mort de sa mère, il voit sa fille de 15 ans faire une pipe à un gamin, sa petite fille ne lui adresse pas un mot, sa femme se barre à Toronto sans le moindre scrupule. Arrivé à un certain point, Jean-Marc plonge dans son monde de fantaisie. Il devient chevalier pour conquérir une noble, affronte un tournois à l’épée. Le spectateur ne sait plus ce qui est vrai de ce qui est fantasmé. Puis il revient chez lui, comme si de rien était.
La mise en scène est toujours aussi soignée chez Arcand. Deux scènes sont d’une incroyable ingéniosité : petit week end à la campagne en famille, au début du film, le spectateur voit les quatre membres dans une barque dans un décors paradisiaque propre au Canada, d’une splendeur prodigieuse, or dans cette barque, la fille aînée écoute sa musique la tête baissée, la plus jeune est embarquée dans un jeu vidéo, une sorte de lunette casque simulateur sur le nez, et la mère est clouée à son téléphone pour vendre vendre et vendre encore. Un peu plus loin, après avoir vu une résidente de la chambre d’hôpital de sa mère mourir, Jean-Marc s’imagine avec un médecin lui annonçant un cancer et lui détaillant chronologiquement ses deux prochaines et dernières années de vie. Dans la plus pure horreur, on sombre dans un comique noir qui rappelle d’une certaine manière l’état du système de santé Québécois, déjà critiqué dans Jésus de Montréal et Les Invasions Barbares.
Finalement Jean-Marc ne trouve plus d’échappatoire dans l’imaginaire, même le rêve n’est plus assez fort, il fuit. Il fuit le monde pour se réfugier dans une petite cabane familiale au bord de la mer. Là, en silence, il dit adieu à ses fantasmes, il retrouve enfin ses repères, s’affirme. La scène finale d’ailleurs où le chanteur d’opéra apparaît à côté de Jean-Marc et où les deux sont bien distincts montrent qu’il est véritablement sorti de ses chimères. Dans ce cadre d’ermite, il se met à aider ses voisins dans le travail de la terre. Une sorte de morale à la Voltaire dans un « il faut cultiver notre jardin » se profile alors. Sa femme et sa fille viennent lui amener quelques affaires, elles lui lancent de timides sourires,  première fois dans l’histoire. Certes ce n’est pas parfait, mais c’est finalement par son acte de rébellion qu’il arrive à reconquérir d’une certaine manière sa famille, à se reconquérir soi-même.
Je le redis pour conclure, Denys Arcand n’a rien perdu de son talent. Il nous livre une de ses œuvres les plus noirs, les plus drôles, mais certainement une des plus pessimistes où le pâle soleil de la fin a finalement peiné à exister au vue des réactions mitigées qui ont accueilli le film, mais cela est souvent propre à tout film qui se tourne vers l’imaginaire. 

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