Deux jours à tuer quand on a deux heures tuer (facile comme jeu de mots).

Publié le par ES


Jean Becker est un conteur d’histoire, il sait nous embarquer dans un univers, nous tenir en haleine même en partant de sujets déjà vus au Cinéma en y ajoutant sa griffe personnelle. Les enfants du Marais, un Crime au Paradis, Effroyable Jardin, Dialogue avec mon Jardinier, ses derniers films n’ont guère laissé indifférents, surprenant à chaque fois par un ton voguant entre l’humour et l’émotion. Retour en force avec Deux jours à tuer où l’on suit Antoine, 42 ans, publicitaire qui se met à exploser un fusible dans des scènes formidables d’humour. Décidant de devenir un peu franc, il envoie balader son emploi, sa femme apprend qu’il a une maîtresse et lui ne nie pas, soirée d’anniversaire surprise et il détruit en une nuit toutes ses amitiés avant de fuir vers l’Irlande où il espère pouvoir régler ses comptes avec un père qui l’a abandonné à l’âge de 13 ans.
L’humour est implacable et effroyable d’ingéniosité, Antoine (Albert Dupontel parfait comme la plupart du temps reprend ici le rôle d’homme abîmé par la vie) détruit tous les pans de sa vie, explose tous les clichés de notre société actuelle. L’humour se fait grinçant. Les deux scènes de remises de cadeaux d’anniversaire sont des moments d’une puissance géniale où le père met en pièce les dessins de ses enfants avant de ridiculiser les offrandes de ses amis branchés. La première partie joue donc la carte de l’humour et décompose donc bien tout ce qui construisait le personnage. Arrivé en Irlande, la photographie change, elle devient plus chaude. Enfin parvenu dans son Arcadie, Antoine semble essayer de se reconstruire sans y parvenir malgré le silence et les paysages grandioses de l’Irlande. Pourtant Antoine ne paraît jamais heureux, jamais satisfait, incapable de minimiser la colère qu’il porte en lui. Alors que tout était parfait dans sa vie et qu’on échangerait assez facilement, le quarantenaire choisit de tout plaquer pour vivre, comme il ne cesse de le répéter. Et au dernier moment, alors qu’il réussit à se réconcilier avec son père, un malaise le reprend et une découverte qui révolutionne toute l’histoire (retournement qui éclaire tout le film sous un angle nouveau). L’illumination est parfaite, le spectateur époustouflé alors même que les deux grands aspects de l’histoire pris séparément sont assez classiques. Marie José Croze, en femme amoureuse ne comprenant rien à ce qui se joue sous ses yeux reste toujours aussi sublime de retenue. Même Becker en père solitaire et rancunier ne laisse pas insensible.
Les parallèles avec quelques autres films de l’année semblent évidentes. Le dernier Arcand parlait aussi d’un mari qui plaquait tout pour se ressourcer et revenir à l’essentiel ; quant au 99 Francs, le pitch paraît être le même, un publicitaire qui craque et détruit son univers avant de filer dans un lieu déserté de l’espèce humaine. Pourtant les différences l’emportent, l’humour n’est jamais le même dans les trois films qui traitent un sujet identique de façon variée. La dernière partie cependant n’a plus grand chose à voir. Si le début du film pouvait apparaître comme un 99 Francs réaliste et moins flamboyant, la fin s’apparente à l’émotion qui pourrait naître du Scaphandre et du Papillon. La salle sort en silence, heurtée de plein fouet par la note finale. On s’imagine depuis le départ qu’Antoine va finir par se suicider (comme dans 99 Francs), et finalement c’est une autre épiphanie que l’on découvre. Jean Becker tire toujours ses histoires sur un fil où peut vaciller à n’importe quel moment l’histoire de l’humour à la tragédie, tout en restant inlassablement croyant en l’humain qui survit dans notre société. Le film vaut donc de s’arrêter un instant, et pas que si vous avez du temps à tuer, et nous laisse avec un goût d’envie à la fin, envie de savoir vers quel horizon se pointera la prochaine fois Becker.

Publié dans Actu ciné Français.

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