Une famille française pour un Conte de Noël.

Publié le par ES

    De façon cyclique et résurgente, on entend volontiers que le cinéma français se porte mal. Que cela soit vrai économiquement et qu’une partie de la production soit décevante n’empêchent cependant pas les réalisateurs français de demeurer des artistes de génie capables de livrer de temps à autres de véritables œuvres. Aussi choisir Un Conte de Noël de Arnaud Desplechin comme l’un des représentant du festival Cannois était loin d’être une mauvaise idée, même s’il a peu de chances d’obtenir la palme étant peut-être trop français et d’une certaine manière “fin“ pour pouvoir plaire à l’unanimité (surtout quand le président affirme vouloir un film politique). Quoi qu’il en soit, ce Desplechin devrait rester comme un film incontournable pour bien des raisons.

    Une famille à quelques jours de Noël va se réunir après avoir été déchirée durant cinq ans. Toute famille a ses secrets et ses propres deuils, celui qui occupe la famille d’Abel et Junon, c’est la mort de leur premier enfant à 6 ans atteint d’une leucémie. La mère dira de lui que « entre sa naissance et sa mort, cet enfant n’a fait que mourir », offrant ainsi déjà une idée de l’humeur générale par rapport à la mort. Trois autres enfants suivront, Henry, que Junon n’aimera jamais, Elizabeth et Ivan le plus jeune. Vivre avec le deuil dans cette famille d’artistes. Voilà que une trentaine d’année après, la fille décide d’éviter à Henry la prison à condition qu’elle n’ait plus jamais à le revoir, emprise d’une haine immense à l’égard de son frère dont l’origine reste en grande partie inconnue. Cinq années plus tard donc, Junon apprend qu’elle a un cancer du sang pratiquement incurable à moins d’une greffe de moelle osseuse. Pour augmenter la difficulté, elle est d’un groupe sanguin rare et les donneurs sont limités. Le père décide donc de réunir toute la famille même Henry pour ce qui risque d’être le dernier Noël de Junon. Après avoir présenté chacune des tranches de vie des personnages de la famille, Desplechin regroupe tout le petit monde dans une maison à Roubaix, ville grise pour vies grises, et les laisse s’affronter. Henry, le plus âgé, a dû affronter le deuil d’un amour, les difficultés de la vie et revient à Roubaix avec une nouvelle compagne aussi étrange que lui. Elizabeth en dépression depuis plusieurs années se dit empreinte d’une immense tristesse dont elle ne réussit pas à comprendre l’origine, est confrontée à un mari distant et un fils fragile psychologiquement. Ivan semble s’en sortir le mieux avec une femme enthousiaste, deux petits enfants dynamiques et son cousin avec qui il s’entend bien, il est ainsi une sorte de médiateur entre les deux bords de la famille. En trois jours, la famille va passer par bien des épreuves : engueulades, découvertes que deux seulement de la famille peuvent aider Junon, Paul (le fils d’Elizabeth) et Henry. Elisabeth veut à tout prix que son fils le fasse pour qu’il se sente enfin capable d’accomplir une chose et aussi pour vaincre Henry, Henry lui va finalement décider de le faire pour montrer à sa sœur qu’il est le plus fort. La femme d’Ivan découvre que le cousin était aussi amoureux d’elle et qu’ils ont décidé entre garçons de qui aurait l’élue. Destruction, renouement, désillusions, espoirs, la famille passe sans arrêt d’un état à l’autre.
    Desplechin ne filme pas avec facilité. Il pense beaucoup à son œuvre. Chaque séquence, chaque plan est d’une richesse surprenante. Débutant par un enterrement où le père, Abel, exprime le fait qu’il ne ressent pas vraiment de tristesse, l’histoire met immédiatement le spectateur mal à l’aise. Qui est l’enfant mort ? On hésite entre Henry le paria et le premier enfant. Ce qui est censé être une grande peur du père, voir mourir sa chair, semble devenir ce qui le rend plus fort, en mourant à la place du père, le fils donne sa vie. Sans interruption, la voix de Anne Consigny résume la biographie familiale sous forme d’un théâtre d’ombres, annonçant ainsi la mise en place du théâtre qui va se jouer. Partagé en chapitres, la première partie présente la vie des protagonistes et leurs arrivées dans la maison à Roubaix. Tout est caché, le spectateur doit sans cesse faire un effort pour recoller les morceaux briser des vies. Puis la maison sert pratiquement de huit clos sans meurtre où l’on cherche qui a bien pu tué, qui est le plus coupable dans cette maison. Rien n’est simple. Les rapports sont en évolution constante. L’affrontement entre Henry et Elizabeth aura lieu le soir même de Noël à l’écart. Le fils Paul finit par s’attacher à Henry alors que celui-ci est le démon de Elizabeth. Tout tourne autour de la mère, de sa mort en devenir et de la résolution finale, car Henry fera la greffe tant redoutée qui peut tuer la mère.
  
     Sur le plan de la réalisation, Desplechin use de tous les moyens cinématographiques utiles et essentiels. On parle de l’amour de Henry décédée quelques années plus tôt et le voilà qui filme en gros plan les photos de la disparue, la vie se résumant à quelques clichés d’une profondeur abyssale. Plus tard, il réutilise la photographie pour montrer les visages d’enfance. Dans le silence et les temps durs, le voilà qui nous révèle des images de Roubaix par pudeur, mais aussi pour montrer que la scène qui se joue n’est pas propre à une famille, qu’il s’agit de chacun d’entre nous. Autre emploi plutôt métaphorique, l’objectif serré en rond noir comme si l’on regardait les personnages par un trou de porte ou avec un seul œil. Desplechin y revient fréquemment pour montrer l’exiguïté de leur univers. Une scène est caractéristique de l’emploi : Junon a disparu, elle est partie faire des courses pour changer d’air, le père Abel attend dans la maison ainsi que ses fils. L’image est réduite à ce cercle noir, soudant la porte s’ouvre, la lumière émerge, Junon apparaît et le cercle s’élargit avant de disparaître. Elle apporte une sorte de lumière, d’espoir, la solution à une énigme. Le travail sur la lumière est tout aussi remarquable, comme dans la première scène où Elizabeth nous est montrée. Elle est assise dans un fauteuil face à son psychologue, une lampe derrière elle éclaire avec intensité ciselant son visage et pourtant aucun contre jour non intentionné ne vient troubler le plan, l’image est sublime de clarté. Entre des plans gris et certains d’une superbe luminosité orangée comme lors des levers dans la maison de Roubaix, absolument aucun détail ne semble être laissé au hasard ou à des fautes innocentes. Dans la même veine, le son et la musique est impeccable. Alternant entre morceaux de piano jazz ou classique, petit rock en fond sonore ou moments de silence intense, tout est exécuté pour embarquer le spectateur dans une atmosphère captivante.
    Les acteurs aussi, alors qu’ils sont connus et ont fait leur preuve, sont formidables d’un bout à l’autre. Desplechin reprend certains habitués présents dans Rois et Reines. Amalric en Henry ambigu, Emmanuelle Devos géniale en amante juive sensuelle et énigmatique. Elle n’aime pas les familles, ni Noël, elle sait qu’elle n’aura jamais la place de l’amour défunte, elle semble flirter avec le malaise de la famille et s’en réjouir. Et puis Catherine Deneuve en Junon horrifique, emplie de nostalgie et de tristesse, mère incapable d’aimer ses enfants depuis la mort de son premier fils, qui rit de sa maladie avant de prendre peur en s’imaginant brûlant vive. Aucun mot gentil ne sort des personnages, seul le père tente en vieux crapaud princier d’atténuer les douleurs de chacun avant de succomber à ses propres chagrins. Charia Mastroianni en belle-fille de sa vraie mère (Deneuve) alterne la joie de vivre, le charme et le déchirement avec toujours autant de justesse, Melvil Poupaud est frère cadet est irréprochable, quant à Anne Consigny en Elizabeth divisée entre amour et haine, elle incarne un rôle d’une puissance magistrale. Une mention spéciale enfin pour le jeune Emile Berling dans le rôle de Paul fragile et déséquilibré, le jeune acteur prouve qu’il est un espoir à suivre.
   
       La narration alterne entre scènes de dialogues cinglants et captivants, et monologues introspectif et rétrospectifs par les différents membres de la famille avant de se clore sur les mots de Elizabeth. Tout y passe: la mort, le deuil, le mariage et l’adultère, la maladie, l’homosexualité, les problèmes sociaux, les injustices et le manque de communication de notre temps. Rien n’est délaissé. Film hautement politique dans sa dimension universelle, Desplechin distille tous ces thèmes avec un maestria rare, évitant de tomber dans le film d’auteur lourd et difficile d’accès. L’humour saupoudre le tout, humour grinçant et noir, humour parfois touchant. Chacun se retrouve un peu dans cette famille française qui parle de nous, de nos petites tumeurs qui s’agrippent à nos existences. A chaque mesure, l’ensemble pourrait tomber dans le pathos et le tragique, éradiquant tout espoir, est cependant la mélodie n’en finit pas de décoller et d’offrir des lueurs de possibles, du pardon. Le film résume ainsi d’une certaine manière toute la force d’une partie du cinéma français actuel capable de jouer avec une tradition parfois pesante et un climat souvent sombre pour en tirer avec la légèreté indispensable à tout œuvre d’art, comme le disait I. Calvino, la sublimation du réel. Arnaud Desplechin nous conte une histoire, et entre rires et larmes, sa fable nous fait respirer.

Publié dans Actu ciné Français.

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