Le Grand Alibi d’un film : Les acteurs.

Publié le par ES

    A l’occasion du film de Pascal Bonitzer, le Grand Alibi, il apparaît évident d’évoquer le rôle de l’acteur, la façon dont il peut tout aussi bien détruire un film par un jeu médiocre que porter sur ses épaules des histoires limitées. Le Grand Ailibi est un adaptation d’un Agatha Christie, une parmi quelques autres et qui a le mérite d’être assez réussie. Une sorte de réunion de famille se déroule en campagne, un ami vient avec sa femme. Il est coureur et changeant, elle est dévouée et aimante au point de tout laisser passer. Durant le week-end, l’homme recroise différentes amantes et maîtresses dont son premier amour. Le père de famille, un sénateur paisible, est collectionneur d’armes à feu et ne cesse de faire essayer à chacun le tir. A force de trop jouer avec les pistolets, l’homme est assassiné, on retrouve sa femme à ses côtés, un revolver dans sa main. Enquête policière, personnages troublés avec chacun son secret, un autre meurtre et finalement une révélation aussi inattendue que simple (et pas simpliste). Ce genre de cluedo où les personnages parlent plus qu’ils n’agissent détient un aspect très esthétisant. Le rythme peut bien être un peu lent, l’histoire fascine et fait oublier l’aspect par moment pesant de la mécanique. Car la mécanique est assez banale dans ce film. On présente les personnages à tour de rôle, on les réunit, on tue la victime, on commence l’enquête par la police, puis les autres personnages inquiétés partent en quête de leur propre vérité avant de découvrir la clef de l’énigme. Les scénaristes et le metteur en scène ont parfois un peu gonflé le naturel. Les expressions semblent trop écrites ou soudainement crues, lors des premières scènes les acteurs semblent aussi avoir besoin d’un tour de chauffe, exagérant le ton, ne se révélant qu’à moitié naturel. Or ici, c’est justement ces acteurs et la mise en scène qui sauve le film d’une histoire assez propret.
  
     Lambert Wilson, en mari coureur et amant changeant, s’efforce de balancer entre l’humour par instants et la tragique, exprimant la dureté de sa vie incertaine. Wilson est un acteur assez constant, il parvient généralement à bien dominer l’écran. L’intérêt dans Le grand alibi tient au fait que ce Lambert Wilson meurt assez rapidement et qu’il n’apparaît pas par la suite, aucun flash back, aucun coup de théâtre. Non pas que Wilson soit un mauvais acteur et que s’en débarrasser libère la scène, mais parce que sa présence continue à affleurer durant le reste de l’histoire. Miou-Miou, en mère de famille, ne déçoit pas non plus. Certes, elle reprend un rôle qui lui aura beaucoup coller à la peau : la femme de bonne famille, BCBG, qui cache quand même un secret bien gardé. Elle est la chef de maison qui espérerait que tout soit parfait. De sa voix douce et candide, on la suit incapable d’affronter ses filles, tentant de limiter la casse provoquée par la mort de Wilson, Wilson avec qui elle était amant à un moment. Miou-Miou semble actuellement attachée au policier, puisqu’elle est à l’affiche aussi d’Une Affaire de famille avec A. Dussolier, et elle a bien raison. Elle ne manque jamais d’humour, le plaisir qu’elle prend dans son jeu est très souvent visible, elle se plaît à construire un personnage qui pourrait paraître simple et plat, mais qui se révèle couramment ambigu. Citons enfin Anne Consigny toujours aussi parfaite. Elle emplit l’écran d’une aura particulière, y compris lorsqu’elle joue les épouses aimantes et nunuche. Entre le début du film et le dénouement, elle passe d’une jeune femme fragile, mère dévouée, frissonnant au moindre incident, à une veuve noir passionnée et déchirante, à la limite de la folie. Anne Consigny montrait aussi toute sa force dans Un conte de Noël avec ce rôle de sœur enragée, ici, elle s’amuse à son tour à se pousser dans les excès. Et cela donne au film une densité qu’il n’aurait peut-être pas eu avec des acteurs moins participant. La gamme serait encore longue, Pierre Arditi reste constant dans un rôle assez classique, Catherine Murano joue de sa plastique tout en montrant qu’elle peut lâcher plus de trois répliques dans un film. Elle s’amuse à son tour en incarnant une actrice italienne glamour et populaire, et une croqueuse d’homme vorace. Valéria Bruni Tedeschi, Mathieur Demy ou encore Maurice Bénichout dans des styles très différents ne laissent non plus rien au hasard. L’une trouble autant que son personnage est troublé, l’autre excelle dans le cliché du romancier raté, le dernier endosse un rôle de policier à la française plutôt réussi. Les deux dernières actrices, les deux filles de Miou-Miou dans le film, Céline Sallette et Agathe Bonitzer s’évertuent enfin à trouver une place dans la mise en scène souvent théâtrale. Les deux n’ont malheureusement que peu d’importance dans l’histoire en elle-même, mais chacune de leur apparition se remarque. Fort caractère à l’écran, tenant tête à leur mère, n’ayant pas leur langue dans leur poche, elles complètent le cercle de façon prometteuse.
  
     Affublé d’un casting aussi doué, Pascal Bonitzer s’amuse durant le film à lâcher des indices, à jouer sur la nuance et les annonces. Il suffit de compter le nombre de références à l’emploi d’un pistolet pour tuer ou se tuer dans la première partie du film. A cet égard, une scène représente assez bien l’intérêt du film. Le stand de tir familial, Pierre Arditi (père, sénateur amateur d’armes qui surveille qu’aucun incident ne survienne) est en compagnie de sa fille (Agathe Bonitzer, rousse grande gueule et légèrement capricieuse) qui vient de s’exercer au revolver. Arrivent Mathieu Demy et surtout Anne Consigny qui viennent pour essayer de se changer les idées. La fille, qui vient de décharger son arme, met en joug Anne Consigny qui tombe en pamoison, incapable de supporter la vue du pistolet. Tout le film se résume et se condense dans cette scène. La fille n’a qu’un rôle de divertissement pour empêcher le spectateur de voir le vrai coupable, l’arme devient l’objet inspirateur par qui tout arrive, puisque Anne Consigny apprend à tenir et tirer, et utilise ensuite l’arme pour se venger, de même Mathieu Demy se servira littérairement de cette arme, puisqu’à la fin de l’histoire, l’auteur en panne d’idées, se remet à écrire abondamment (un roman policier pourrait-on supposer). La mise en scène baigne entre le théâtre et le film de genre pour livrer une histoire en crescendo soutenue par des comédiens qui n’ont pas l’air de vraiment s’ennuyer et qui rappellent bien leur importance ainsi que celle du metteur en scène. Le Grand Alibi du cinéma, même lorsque les histoires peuvent être classique, est donc bien en partie l’acteur.

Publié dans Actu ciné Français.

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