Le moineau insatiable de Hong Kong : Johnnie To.

Publié le par ES


    Johnnie To, plus de cinquante films dont de vrais chefs d’œuvres, des prix, des succès et un increvable besoin de filmer. Son Infernal Affair a permis à Scorsese de rafler des oscars en en faisant le remake avec Les infiltrés. Adepte des films de genre, du policier ultra noir au film d’action, il aime aussi varier les registres en flirtant avec la comédie comme en témoigne son dernier joujou : Sparrow (Le moineau et les quatre pickpockets). Sparrow est une douce comédie à la chinoise. Quatre pickpockets, des frères de rue, mènent un petit train de vie paisible quand une jolie brune débarque dans leur univers. Elle flirte avec chacun séparément. Ces derniers se rendent compte du manège lorsqu’ils se font tous passer à tabac. La mystérieuse femme s’avère être la « nièce » obligée d’un vieil escroc, ancien pickpocket lui-même. Après que les quatre se sont fait avoir par l’homme, leur chef (le plus âgé) provoque le vieux fourbe qui accepte et lance un ultime défi. Si le « héro » réussit à traverser la ville sans se faire voler le passeport de la jeune femme, elle sera libre, sinon il le tuera. La fin n’est pas inattendue. Dans le respect de la comédie, Kei (le héro) parvient à sauver la jeune femme.

    Il faudrait commencer par lancer un petit avertissement. Estampiller le film Comédie ne signifie pas pour autant que Johnnie To tombe dans la farce rythmée et basse. Tout en poésie, le film s’offre le luxe de prendre son temps, de se lancer quelques références à d’autres films du cinéma Asiatique. Tout le paradoxe de To réside dans cette idée, alors qu’il tourne pratiquement plus de deux films à l’année, ce réalisateur réussit à conserver son calme et la maîtrise de sa caméra. Première scène : Kei dans sa chambre, heureux, un moineau entre par la fenêtre, il le ramasse et le fait sortir avant que celui-ci ne revienne ensuite. Le ton est lancé, thématique du rêve et du lyrisme, l’oiseau annonciateur de la jeune femme et du malheur comme un de ses frères le précise. Quelques scènes plus loin, Kei prend des photos en noir et blanc à la volée, arrêt sur image, tranches de vie Hongkongaises, c’est en prenant des clichés qu’il tombe sur la jeune femme, sulfureuse, séduisante, manipulatrice. To s’amuse à casser les codes de la rencontre amoureuse. Le héro voit la femme à travers son objectif, elle est magnifiée et ne peut donc pas être « réelle », il ne pourra jamais l’aborder véritablement, voilà ce que laisse entendre To par cette scène. Autres lieux géniaux dans le film, les ascenseurs où la promiscuité permet de révéler tout l’humour du réalisateur. Le premier ascenseur donne la possibilité à la jeune femme de séduire un des frères, le plus timide et le moins attirant. Un ballon gonflable jaune tombe entre leurs deux corps et elle s’amuse à serrer le ballon jusqu’à ce qu’il éclate avant de donner son numéro à l’homme. La gêne du monsieur ne peut qu’attendrir face à une scène chargée de sensualité. Un peu plus loin, un ascenseur à peine plus grand, s’engouffrent la femme, les frères et, entre eux, deux déménageurs avec une table en verre qui les sépare. C’est l’événement traditionnel venant couper la poursuite en deux et créant la tension. De plus, les deux déménageurs se disent prêts à défendre la femme, nouvelle difficulté pour les protagonistes donc. Or, avec leur lame de rasoir (utile quand on fait les poches), ils réussissent à effrayer les deux balourds. Ellipse, sortie de l’ascenseur sans heurt, et les deux déménageurs se retrouvent le slip à l’air après un tour de lame qu’ils n’ont pas remarqué. Comique de situation et de geste amplifié par des lieux peu fonctionnel. Le tout filmé avec des plans assez simples, sans grande recherche d’effets, mais sans négliger pour autant la clarté et la beauté des séquences. L’art de l’ellipse se retrouve une nouvelle fois chez To. Alors que les héros sont encore plâtrés et viennent de tout comprendre, on les retrouve dans la mise en application du plan pour secourir la belle, ils n’ont plus de plâtre (signe d’un avancement temporel). Très peu de dialogues, pas de narration, et pourtant le spectateur comprend de lui-même ce qu’il en est. To ne perd jamais son public de vue, il l’amène avec lui dans son imaginaire.

    Ultime scène du film, la séquence des parapluies est une perle de cinéma à elle seule, à croire que To a réalisé ce film uniquement pour cette scène-ci. Pour libérer la femme, Kei doit traverser un bout de la ville, de nuit, sous la pluie, et affronter les pickpockets opposés qui vont tenter de lui subtiliser le passeport de la jeune fille. Ballet aquatique dans les rues noires de Hong Kong, tout est chorégraphié avec minutie. Le visage de Kei (Simon Yam, déjà vu chez To avec Election entre autres, et aussi dans Tomb Raider dans un autre registre) est impassible hormis un mince sourire en fin de parcours, pris dans une concentration de fer. Chaque individu avance avec un parapluie noir, la tension monte en deux temps (à chaque passage piéton) et éclate dans le face à face entre les deux opposants. Johnie To parvient à élaborer le suspens d’un western sans employer la moindre arme, la moindre violence à l’écran. Au lieu de dégainer un revolver, les hommes dégainent leur parapluie. La musique de romance rappelant In the mood for love, cesse dans des moments de silence puis de soubresaut musical, le bruit de la pluie vient rythmer les pas. Finalement, alors qu’il doit affronter un nombre trop puissant pour lui, Kei fait face à son ennemi qui se retrouve sans s’en apercevoir entouré des frères pickpockets, tour de magie du septième art, une valse de manteau noir et le passeport passe d’une main à l’autre. Le héro est blessé par le vieil homme qui conclut qu’il a perdu la main en souriant.
    A ceux qui clament trop souvent que quantité et qualité ne font pas bon ménage, Johnie To se révèle être le contre exemple parfait tant il réussit dans chacun de ses films à surprendre. Certes, aucun ne touche forcément le chef d’œuvre du premier coup, mais une bonne partie apporte des scènes d’une incroyable virtuosité. Monsieur To, on se retrouve dans six mois pour votre nouvelle création. D’ici là le moineau peut continuer à voltiger dans tous les sens, il en résultera toujours de la poésie.

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