Ombres et lumières sur Versailles, de Pierre Schoeller.

Publié le par ES


     Il était une fois une femme et son enfant, ils vivaient dans la grande ville qu’est Paris et s’aimaient fort. Cela semble commencer mielleusement, sauf que ce n’est pas un conte de fée que nous livre Pierre Schoeller mais un regard sur notre société, sur la France qui souffre. Une femme, oui, un enfant aussi, sauf qu’ils vivent dans la rue, sans logement, sans emploi, sans papier. Et puis un soir ils se retrouvent à Versailles, dans un centre d’accueil. Le lendemain, après une journée de repos, ils traversent un bois et tombent sur une cabane habitée par un homme (Guillaume Depardieu). Une nuit d’amour et la femme disparaît, laissant son enfant aux bons soins de Damien pour tenter de se reconstruire, de trouver un travail, un peu de stabilité. L’année passe, le lien paternel entre l’homme et l’enfant semble se renforcer. La femme revient, la cabane a brûlé, malheur, drame humain, la femme doit peiner à se relever. En fait, les deux autres sont partis plus loin après le feu. Puis, Damien décide de revenir à la ville après 7 ans d’exil. Il débarque avec Enzo chez ses proches, l’accueil est dur, l’enfant sert d’alibi. Damien finit par reconnaître Enzo comme son fils, l’envoie à l’école et finit par redisparaître une nouvelle fois. Le temps passe, Enzo a grandi dans une sorte de haine envers sa famille adoptive et le monde. Ils reçoivent une lettre. La mère, enfin, a retrouvé la trace de son enfant et lui demande de la pardonner. De nuit, l’enfant sort dans la rue, la mère l’attend. La réconciliation. Lourd chemin semé d’épines qui mène non pas à une félicité parfaite, mais à l’acceptation de soi et de l’autre dans un monde qui ne semble pas toujours à même d’accueillir chaque être humain.
    L’histoire n’a rien de bien joyeux, le traitement aurait pu lui aussi tomber dans le tragique pathétique et triste à se pendre. Il n’en est rien. Voilà d’où vient la lumière première, et l’ombre aussi.

    Le film, l’image notamment, est construit en contraste, une succession de tableaux où l’équipe s’est efforcé de travailler sur les couleurs, le noir, la beauté des clair-obscurs. La moitié de l’histoire se passe de nuit, dans l’ombre des bois, dans les recoins des maisons ou des ruelles balayés par quelques jets lumineux façon chandelle. L’autre illumine en rayonnant d’une clarté intensifiée, les promenades dans les champs où Schoeller filme les visages au plus près. Le choix du contraste esthétique permet de renforcer le propos du film, propos dont le contraste éclate dès le titre Versailles. Une France faite d’ombre se dévoile sous les yeux du spectateur. Toutes les difficultés, les monstrueuses lenteurs et les scandales qui peuplent la vie d’un exclus nous sont montrées sans jamais trop donner l’impression d’avoir à faire à un documentaire brûlot ou un film engagé qui recouvrerait son histoire d’une chape de plomb. Première scène, la caméra filme une rue de haut, passe sur la plaque du nom de la rue : « Impasse » et tombe sur la femme et son enfant qui s’engouffre dans cette impasse en construction, croisant rapidement une pancarte où le mot Enfant est inscrit. Cette première scène témoigne d’une réflexion, d’une maîtrise dans la réalisation. Le lieu et le temps de la vie des personnages sont reliés pour nous donner des clefs de compréhension. La femme est dans une impasse, a besoin de se reconstruire, mais parmi le chantier qui pose sur ses épaules, il y a son enfant. Enfant qu’on ne cesse de lui reprocher, prendre un chien si c’est de la compagnie qu’on cherche, mais un enfant qu’on ne peut pas élever, quel cruauté. Or cette cruauté ne nous apparaît pas malgré tout. Elle est déplacée sur les autres visages. Les lits qui manquent pour accueillir les sans abris, contraints de déféquer dans la rue entre deux voitures, de bouger quand il y a trop de bruit, de subir les regards. Les centres d’accueil relancent les mêmes discours d’aide et de lenteur faisant en partie sentir aux gens qu’ils sont responsables, que s’ils ont perdu leur papier à force de errer, c’est de leur faute. Difficultés pour inscrire un môme à l’école si on n’a pas le livret de famille. Rareté de l’emploi si l’on n’a pas d’expérience, rareté de l’expérience si l’on n’a pas le temps de se reconstruire (ceci étant présenté avec un certain humour acerbe dans la bouche de Guillaume Depardieu lors de la première rencontre). Et l’horreur de la situation demeure le procédé vrai et choquant de l’eau de javel que mettent les supermarchés dans leurs poubelles pour que leurs produits ne soient pas consommables. La raison étant qu’ils risquent sinon d’être responsables en cas de problème. Ha cette fâcheuse responsabilité que personne n’ose vraiment assumer. Voilà pourquoi les personnages sont souvent plongés dans la nuit, monde clos et sans repères, monde aussi de l’espoir et du rêve, monde enfin où une ombre est une ombre sans distinction aucune.

    L’ombre du film peut pourtant être ce qui met en danger l’histoire même. A force de vouloir tout dire sans tomber dans le cri d’alarme forcé, Schoeller a parfois du mal à trouver une vraie âme à ses personnages, ils sont fugaces, incomplets, quand bien même ils sont joués par des acteurs brillants. Damien (Depardieu) vient et repart, on aurait aimé peut-être ressentir plus de sentiments à son égard, du reproche quand il s’en va, de la sympathie quand il reconnaît l’enfant. Il n’en est rien. C’est un choix du réalisateur. Au tribunal, alors que le juge accepte, l’homme sort ne supportant pas la logorrhée insane sur les droits et devoirs d’un père. L’art de l’ellipse fait que la mère revient à la fin du film sans qu’on comprenne vraiment quel chemin elle a parcouru. Comme si Après 1h45 de film, Schoeller avait préféré rapprocher la fin plutôt que d’allonger encore son histoire. Oui, mais voilà, Enzo (l’enfant) qui semble chargé de haine, court vers elle et l’embrasse. Faut-il y voir le geste de l’espoir et du pardon pur ? Possible. Mais quel dommage alors que Schoeller était parvenu à nous montrer la déconstruction de l’enfance en même temps que la reconstruction de l’adulte. Car une fois arrivée dans l’école, Enzo est confronté à une autre réalité. L’innocence du temps de la cabane est révolue, comme le lui rappelle Damien. Il doit se faire des amis, subir la société de consommation présentée par cette image dans la cours où Enzo regarde ses camarades jouaient aux Cartes Pokémon. Pour s’amuser, il faut pouvoir s’offrir des cartes qui seront démodées dans quinze jours, résultat, même la plus tendre enfance se retrouve endurcie et rageuse. Deux autres ombres en demi-teintes dans ce film, une certaine lenteur, quelques longueurs qui peuvent user certains. Pourtant chaque scène prise séparément est formidable, et on comprend la difficulté de couper. Fallait-il aller plus vite au début ? Possible, seulement cela aurait été au risque de perdre la construction mère-enfant. Fallait-il accélérer le temps de l’innocence dans les bois ? Peut-être, mais cela aurait détruit ce qui fait la grâce du film. Fallait-il condenser la fin davantage ? Encore une fois, c’est envisageable, mais dans le même temps, on trouve que cela n’est pas assez détaillé, que la fin va trop vite. A côté de ses doutes, Julien Hirsch (image de Lady Chatterley) revient s’occuper de l’image, donnant souvent des belles photos, des tableaux picturaux réussis, mais dont se dégage le même reproche que pour Lady Chatterley, l’image nous donne l’impression d’avoir un film magnifique, mais qui aurait pu être fait il y a vingt ans, la modernité qui aurait pu donné plus de dynamisme d’envoûtement et d’actualité au film ne se trouve pas toujours.

    Il faut bien qu’il y ait quelques ombres dans un portrait, si la lumière veut pouvoir éclater. Car Versailles a un mérite assez rare vu le sujet lourd, il ne succombe pas à l’agonie pleureuse d’un téléfilm. Schoeller revendique le fait d’avoir réalisé un film de vie et d’espoir, et il a réussi, notamment en employant l’enfant comme catalyseur de l’image. Personne ne reste insensible devant la fragilité, la beauté de ce gamin timide et sauvage, dont le sourire une fois son père trouvé révèle la joie cachée. L’enfant permet de créer une enfance dans le film, ce monde où malgré tout on vit avec des jeux simples, dans les bois, où la musique se résume à un claquement dans les mains et le murmure d’une chanson. Damien n’est pas seul dans les bois, la petite communauté vit non pas paisiblement, mais avec des instants de menus plaisirs. Encore une fois, il ne faut pas s’attendre à de l’onirisme chevronné criant pour vivre heureux, vivons forestier. Un homme meurt, Damien est malade, la Cabane brûle. C’est un monde dur. Mais un monde où l’enfant se construit des repères. Lorsque Damien est malade, Enzo doit aller chercher de l’aide. Au lieu de courir vers le premier passant, l’enfant file vers Versailles pour aller trouver au pied du lit de Louis XIV, l’homme qui dormait et veillait sur le Soleil. Pourquoi ? Parce que Damien lors de la première rencontre, lui raconte cette histoire, et que le soleil, pour Enzo, c’est devenu Damien. C’est une des nombreuses belles séquences de ce film. Schoeller s’intéresse aux hommes plus qu’à la nature. Il filme au plus près des corps, aux plus près des regards pour nous faire sentir les souffles, les joies, les douleurs. Deux autres scènes peuvent être citées comme exemple de la grâce que prend par moment le film, cette légèreté intense et magnifique. Nous sommes au printemps, dans les bois, Damien lave Enzo dans un champ. Les herbes lumineuses gorgées de douceurs environnent les deux corps, des petites lucioles voltigent autour d’eux, avec pudeur, la caméra se pose devant eux, les regarde se laver avec la complicité et l’attention d’un père pour son fils. A un autre moment, la mère, devenu aide dans une maison de retraite, lave une vieille femme, alors qu’elle la tient par le coup pour l’aider à l’habiller, celle-ci lui murmure « vous êtes formidable » (ou similaire). Les scènes se répondent. Même dans les malheurs, les joies sont possibles, les petits moments d’harmonie simple. Juste après, toujours à la maison de retraite, un vieil homme invite la mère de Enzo a dansé avec lui sur un air de musette. C’est une île de repos, un homme qui ne veut qu’une joie banale et simple sans faire violence à cette mère. Ces sublimes moments d’élévation donnent un écrin de vie à l’histoire et un rythme lent mais pas pour autant ennuyeux. Voilà le mérite de Pierre Schoeller.
  
     Versailles, jeu d’ombres et de lumières tant dans le propos que dans la réalisation, a donc un paquet d’atouts avec lui, malgré une certaine gêne provenant de son aspect film d’auteur qui risque de rebuter certains. Le pari est grand de plus, puisque le film sort le 13 août, en plein été, à un moment où les critiques de cinéma ne sont plus vraiment présents, les émissions raréfiées pour permettre une promotion et le public à la plage ou alors dans les salles pour voir les blockbusters américains. Mais il faut y croire, la mère retrouve bien Enzo, pourquoi Schoeller ne trouverait-il pas son public.

Publié dans Actu ciné Français.

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