Le film aux deux réalisateurs : La personne aux deux personnes.

Publié le par ES

Deux pieds dans le vide, sur le rebord d’une fenêtre en haut d’un immeuble. Vue subjective tournée vers la rue, le sol. Nous sommes à la moitié du film, J.C. (Daniel Auteuil) vient d’être délocalisé à Bucarest, à la limite de la folie. On s’imagine une scène cocasse où Gilles Gabriel (Alain Chabat) tente de remonter le moral au corps qu’il occupe. Il n’en est rien. La caméra change d’angle et l’on comprend que les deux lascars tentent d’accéder à une soirée privée sur un toi pour relancer la carrière du chanteur ringard. Le film pourrait se résumer à cette scène : plein de surprises là où l’on envisage quelque chose de lourd et convenu. Michael Youn entendait la voix de l’âne de Shrek dans Incontrôlable, à Daniel Auteuil on a refilé celle d’un ancien Nul. Autre intérêt introductif, depuis quelques années, les réalisateurs, producteurs, comédiens et autres tentent de rivaliser d’inventivité pour faire la promotion d’un film. Laurent Baffie faisait la tournée des chaînes en clamant « n’allez pas voir ce film c’est une merde » et effectivement les gens n’y sont pas allés. Eric et Ramzi squattent les spots publicitaires et les télévisions pour la sortie de leur film. Cette fois-ci, Chabat a tenté de créer un pseudo chanteur des années 80 en lançant des spots sur le net avant l’apparition TV. La promotion devient ainsi un art à part qui reste souvent difficile à réussir. Est-ce que l’idée du has been chantant « flou de toi » va vraiment servir le film ? Cela n’est pas certain et cela serait dommage, car loin d’être démodé et vieillot, le film nous prouve que l’humour français reste vivant.
    Le pitch était à la fois original sans pour autant déplacer des montagnes. Gilles Gabriel manque d’écraser Jean-Christian Ranu, pour l’éviter il est contraint d’avoir un accident de voiture qui le tue. Il se retrouve dans la tête de JC, peut lui parler, sentir ce qu’il mange mais ni communiquer avec l’extérieur, ni s’évader. Monsieur Ranu, comptable pour la COGIP, une société blafarde au cœur de la Défense, tente alors de ne pas sombrer dans la folie et surtout d’éviter que la situation ne le mette en porte à faux professionnel. La confrontation comique de cette cohabitation tient au fait que l’ex-chanteur se croit encore cool et funky, alors que l’employé se révèle être un frustré coincé dans les années 1970 qui n’a dans la vie que son travail, une timidité monstrueuse et un amour pour sa patronne. On flirte avec la schizophrénie, le thème du double. On dénonce gentiment les grincements de notre société et on se livre surtout à des scènes pharaoniques de l’humour. Pourquoi ? D’abord parce que Daniel Auteuil en quadra coincé s’offre un rôle qui casse toutes les images et qui en lui-même est terriblement drôle (le petit slip bleu ne laissant pas indifférent dans la quête du bon goût) ensuite parce que les conversations et les quiproquos entre la voix et les autres personnes proposent des situations souvent classiques mais très réussies.
    L’humour se révèle aussi par les détails. Le scène dans les toilettes avec la longueur d’un travelling arrière impressionnant sonne comme un morceau génial de la réalisation. Le jeu sur les cloisons mouvantes du bureau temporaire de JC tinte d’un humour collatéral. Les objets années 1970 de l’homme ne peuvent que faire sourire face à l’ultra technologique moderne. JC imprime ses « courriels » sur une ancienne imprimante minitel, tape ses mémos sur un minitel, écoute de la musique sur un lecteur cassette ancienne génération, va s’habiller dans un lieu horrible qui le transforme en clown soixante-huitard. La lourdeur de certaines séquences, la patte Canal qui oscille entre les Nuls et les Messages à caractères informatifs (par les mêmes réalisateurs) n’a plus la même nouveauté qu’il y a encore dix ans. L’utilisation de séquences façons films des années 1970 publicitaire ou à caractères informatifs ne sont plus aussi drôle, juste un peu décalés et empreints de nostalgie qui font sourire. Même les pseudos séquences façon clip des années 1980, notamment l’entrée dans la tour de bureaux avec les armes à feux, chasse aux fonctionnaires plutôt sympathique, n’ont pas la puissance des passages publicitaires d’un 99 francs par exemple. L’enjeu du film n’est pas là, il est véritablement dans les trois acteurs qui orchestrent une performance géniale. Marina Foïs commence à devenir une véritable comédienne qui laisse présager une suite de carrière plutôt passionnante. Jouant les chefs sèches et froides, elle enchaîne les répliques mordantes et les monologues techniques franco-anglo-germano-… La belle arrive à être touchante lors de son licenciement et adorable en femme amoureuse. Son rôle n’est qu’un second rôle, mais la Sophie Petoncule semble loin, le jeu s’affine pour le meilleur et le rire. Chabat réalise lui aussi une belle prouesse puisqu’on ne le voit quasiment pas alors qu’on l’entend beaucoup, il faut donc parvenir à trouver dans la voix le ton juste et drôle, et il y parvient. Enfin, Daniel Auteuil est hallucinant, il remet tout son sérieux en jeu, toute sa classe dans un rôle de pauvre bougre rappelant d’une certaine manière le héros de Quarante Ans toujours Puceau. Bedonnant, pathétique, libidineux incapable de passer le cap, tout y passe, il n’a jamais été aussi hilarant que dans ce film, surpassant son rôle de Pignon entre autre. La scène dans les toilettes où un relent d’homosexualité l’amène à s’embrasser sur une glace désirant embrasser Gilles Gabriel. Entre schizophrénie et réplique à un mort, il assume tout parler tout seul et répondre à cinq personnes d’un coup, jouer du synthé dans une scène façon comédie musicale, se trimballer à moitié nu. Et la surprise finale n’est pas dépourvu d’humour, montrant le retour du nouveau Joey Star capable de rire de lui-même, puisqu’il vient compléter le bestiaire intérieur de J.C.
    On se sent familier de la réalisation, on se sent proche des personnages, on rit autant avec eux que d’eux. Le film mérite de s’arrêter pour entraîner ses zygomatiques et découvrir un nouveau visage à des acteurs qui sont pourtant installer sur la pellicule française depuis quelques années. Réalisé par Nicolas et Bruno (soulignons le choix de se singulariser à un simple prénom, deux réalisateurs pour un seul film qui tournent à l’unisson, deux réalisateurs qui ont certainement dû aussi voir avec Chabat), le film ne déçoit pas, si ce n’est par la lourdeur de sa promotion, comme quoi, il vaut parfois mieux faire preuve de simplicité pour attirer le spectateur.

Publié dans Actu ciné Français.

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