Hitchcock, l’impossible oubli.

Publié le par ES

Parler de Hitchcock en cinéma, c’est un peu comme annoncer détenir une nouvelle sur la lecture de la bible, tout semble avoir déjà été tout dit. Pourquoi se lancer dans un article sur l’un des réalisateurs que toute personne aimant le cinéma ne peut qu’admirer. Homme complexe, homme pharaonique créateur d’une multitude de films devenus, si ce n’est pas tous, cultes et exemplaires pour tout le reste des long métrages qui ont succédé. Quel angle adopté, quels films cités (ne les ayant pas tous visionnés), quelles comparaisons choisir ? Faut-il choisir l’actualité et parler de Shyamalan comme successeur déjà plus que potentiel bien que moins prolixe et vraisemblablement moins doué pour incarner l’unanimité ? Ni les Oiseaux, ni Psychose, l’Homme qui en savait trop…. Mais La corde.
Pourquoi la Corde ? Parce qu’il se situe au milieu précisément de sa carrière, dans les débuts de sa période américaine. Pare qu’il fait partie de ses films les plus théâtraux. Normal, il s’agit d’une adaptation d’une pièce de théâtre qui avait inspiré l’homme. 1948, le Cinéma n’en est plus à ses balbutiements, mais nous sommes bien loin des techniques modernes, la pellicule ne permet pas de filmer longtemps, un quart d’heure maximum avant de changer de bobine. Voilà qui est embêtant pour ce film, puisque Monsieur Stanley souhaite tourner en une seule séquence. Le génie s’en moque. La ruse est formidable de simplicité. Lorsque les bobines sont à la fin, le réalisateur fait un gros plan sur le dos d’un acteur, noir qui permet de changer sans marquer les défauts de la coupure. De quoi s’agit-il ? Première image, vue sur une rue, puis après un panoramique, le spectateur voit une vaste fenêtre, rideaux fermés. Un cri. On se retrouve dans l’appartement. Deux hommes en étranglent un troisième. L’un d’eux, le propriétaire, visiblement plus assuré, tente de détendre son ami. Le crime parfait vient d’être commis, pas de motif apparent, personne pour les soupçonner, aucune trace. De plus, le jeune homme a prévu un dîner qui doit commencer dans quelques minutes. Et pour ce dîner sont invités les parents du défunt, la fiancée, un ami, et l’ancien professeur de prépa que tous connaissent. Car le propriétaire à force de se croire supérieur, élite et tout, en vient à penser qu’il est au dessus de la morale du bien et du mal et que supprimer un inférieur n’a pas grand enjeu, si ce n’est la perfection du crime. L’ennui réside en la personne de l’ancien professeur (James Stewert) qui va poser plus d’un soupçon sur la soirée. Double tensions crée du besoin de réussir le dîner et du fait de ne pas être découvert. Hitchcock, un habitué des dialogues ambigus, tourne à la façon d’une pièce de théâtre, on suit de près les personnages pour mieux voir les difficultés, l’excitation, la peur. Au final, la morale l’emporte, peut-être que nous sommes encore en 1948 et qu’il aurait été inconcevable, surtout à quelques années du Nazisme qui est cité dans le film, de voir un monstre être glorifié. En même temps, s’il y a bien eu une époque où l’on aurait songé à la victoire du tueur, cela semble s’être éloigné de nos jours, où la morale est redevenue en grande partie bonne comparse des histoires.
Les objets : voilà un élément cinématographique qui peut paraître souvent superficiel et peu important alors qu’il joue un rôle phare dans les histoires. Prenons ici le film dans l’ordre pour comprendre la valeur des détails. Le rideau qui ferme la vue ou la révèle introduit au monde à la fois du théâtre et de l’onirisme. On étrangle avec une petite corde blanche, cette petite corde que l’on va retrouve tout au long du film, lorsqu’elle dépasse de la boîte où le cadavre est installé, dans la cuisine, pour entourer un paquet de livres, puis jeter au visage du tueur par le professeur. C’est un fil blanc qui tend l’ensemble de l’intrigue. La boite justement, rangement pour les livres qui se transforme en cercueil, autel, table dînatoire, est au centre de la pièce tout le film durant. Boîte de pandore, image de la boîte à images et à chimères, elle devient ce cube énigmatique autour duquel tout se lie et se délie. Le piano, autre élément scénique fort qui permet de plus d’ajouter de la musique « naturelle » dans le récit, livre une scène d’interrogatoire fascinante où la musique ne réussit guère à adoucir les mœurs. Le chapeau, objet mythique d’une époque, signe de raffinement, symbole du film noir policier, devient le leurre par défaut, puisque la bonne confondant deux chapeaux donnent par mégarde celui de la victime à l’enseignant, ranimant toutes les suspicions existantes. On peut aussi citer l’objet livre, qui sert à la fois de dérivatif, pour détourner l’intrigue de son cœur, et d’image de l’évasion. Hitchcock reprend le vieux principe qu’un livre permet de s’évader (au sens de se vider la tête) pour en faire un outil d’évasion lors d’une scène particulièrement tendue. Et finalement, le revolver, l’arme du crime la plus grossière qui soit, celle qu’utilise le jeune homme dans un final non prévu par ses bons soins, ce revolver devient lui aussi ce qui trahit tout le projet parfaitement mis au point. Trois coups de feu dans le vide et la scène devient publique. Le spectacle commence donc à la fin, avec ces trois coups, bouclant ainsi le récit avec brio.
Le remake est devenu monnaie courante depuis quelques années pour diverses raisons, pourtant rares sont les films du maître Alfred qui nécessitent un vrai lifting. Il serait difficile de réitérer le brio de La Corde, pourtant peu aimé de son auteur, ni le génie des Oiseaux, de Psychose (il n’y a qu’à regarder les remakes existants pour comprendre que refaire certains films n’a aucun sens)… Hitchcock maîtrise tout. L’humour grinçant noir vient se marier à l’action et à la tension. Si l’on dit souvent de Shyamalan qu’il y a du Hitchcock en lui (bien qu’il n’ait pas encore exactement la même filmographie et que chacun des deux conserve sa propre pâte) c’est autant pour la maîtrise du travail que pour les thèmes (familles, mystères, mort) et cette volonté de jouer sur l’ambiguïté et le mystère, même si Shyamalan succombe parfois à la tentation de la scène ultra-réaliste (Phénomène et la fausse aux lions). Alfred Hitchcock présente suffisamment de talent et d’ouvrages pour occuper bien des nuits. De quoi faire un Bon Voyage.

Publié dans Quelques classiques

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