Romero, mon doux Romero.

Publié le par ES

    1968-2008, quarante ans de carrière, aucune récompense renommée, comme si le film de genre n’avait que peu de mérite face à un oscar, palme, ours ou autre statuette émérite, et un talent génial qui a inscrit ses films comme des objets cultes. 1968, révolution culturelle et libération d’une génération. Le petit Romero sort son premier film, La nuit des morts-vivants. Evidemment, le temps a enlevé une grande partie du frisson, le maquillage et les effets horrifiques sont devenus désuets, le charme par contre ainsi que la maîtrise n’ont guère bougé. La première scène, l’utilisation de la photo, de la télévision (le médium déjà amplement présent), la question de la cachette isolée, de la responsabilité, tout était formidable. Première séquence, le cimetière, un jeune homme et une fille, il plaisante sur les histoires de fantômes et de revenants, au loin une silhouette, la nuit tombe, un homme hagard s’approche, voilà qui tombe et se jette sur la fille. Le jeune homme vient à son aide et lutte avant de tomber au sol. La fille fuit. Voilà comment un film devient sacré. Humour et terreur. Autre révolution du film, le héro était noir, les femmes prenaient du pouvoir, on dézinguait la vieille génération pour faire de la place. Romero n’était pas juste un amuseur, il inscrivait son film dans une dimension politique et une réflexion sur la violence. L’enfant qui tue ses parents à coup de truelle avant de les dévorer ; le héros qui finit par se faire descendre par les hommes alors qu’il avait réussi à passer la nuit, les scènes choquantes et novatrices pour l’époque n’ont pas pris un ride. Six films de zombies plus loin, l’idée ne change pas. Une attaque de zombie, la fin du monde, quelques survivants essaient de s’en sortir.
    Première scène du film, une voix off, un reportage de news sur un drame familial, et voilà que les trois morts se réveillent et attaquent. Puis plongée dans des bois miteux, une jolie brune court, une momie surgit, mais hélas elle va trop vite. Coupez ! La scène se stoppe, débat sur la vitesse, car les momies ne peuvent pas aller vite. Puis, les infos apprennent à la petite troupe d’étudiants en cinéma que les zombies sont revenus. Jeu sur l’image, mise en abîme, impossible frontière entre le réel et le fictionnel. Comme il sera expliqué plus tard, l’objectif de la caméra enlève l’émotion du spectateur et de l’homme qui filme. Le ton est lancé, Romero ne s’amuse pas à refaire un énième film de zombies, il passe au docu-fiction brûlot contre une société médiatisée qui en oublie de vivre, qui devient donc elle aussi zombie et n’aide plus les proches. Pour démontrer cela, une voix off, celle d’une étudiante en cinéma, assène à côté de la narration, des pensées sur notre monde. Voilà qui peut paraître un peu lourd et redondant, comme si le spectateur avait besoin qu’on lui explique les intentions du film, voilà aussi qui met les points sur les I. Diary of the dead n’a rien à voir avec les autres films d’horreur. Romero aux cimes de son talent prouve qu’il peut faire sursauter avec aisance, qu’il peut aussi faire rire, mais qu’il y a autre chose derrière.
    La grande critique revenue, encore un film qui utilise la caméra amateur pour un film d’horreur. Critique idiote et injuste, il aurait suffit que le film sorte avant Cloverfield and co pour que l’idée ne tienne pas. Diary of the dead tient de deux niveaux cinématographiques. D’un côté, il entre dans la tendance actuelle d’utiliser effectivement la caméra subjective pour tourner un film d’horreur, idée qui permet notamment d’embarquer le spectateur dans l’histoire (qui n’a pas bougé de son siège dans REC pour essayer de voir derrière l’épaule de la présentatrice ce qui se passe devant). De l’autre, comme pour Redacted de De Palma, Romero utilise la surabondance de l’image pour construire la narration (voilà qui diffère totalement des autres films frisson qui se contentent souvent de ne prendre qu’une bobine ou cassette DV en expliquant que l’on a retrouvé cela, sous-entendant que le caméraman est mort depuis longtemps) et aussi lancer une réflexion sur cette surexploitation et inondation de l’image, des médias (via internet) qui créent une infinité de vérité rendant impossible l’accès à une sorte de vérité et détruisant le rôle du médium traditionnel. Diary of the Dead s’offre aussi le luxe de jouer sur les références tant aux propres films de Romero, qu’aux autres classiques de l’horreur. Le groupe d’étudiants dans les bois évoque sans trop d’hésitation Blair Witch. Coïncidence de l’air du temps, la relation compliquée des héros, et l’aspect chronique du quotidien fait échos à Cloverfield, tandis que la scène où le héros tient la caméra alors que le mort-vivant le tient par les pieds, est proche de la scène finale de REC. Romero s’amuse surtout à se parodier lui-même, à jouer sur les références, et à s’offrir la possibilité de reproduire des scènes de ses premiers films avec les moyens actuels. Quel heure est-il au début, un peu avant 3h du matin, comme dans La nuit des mort-vivants où il était trois heure moins dix. La télévision et la radio jouent encore un rôle de contact avec le reste du monde. Les policiers qui tirent sur les personnes reviennent inlassablement. Notons d’ailleurs que Romero plaisante en amenant un homme noir à envoyer un coup de fusil au cameraman, inversant les rôles de son premier film où un blanc envoyait une balle en plein crâne du héros. Deux autres éléments font clairement référence au premier : les zombies entourant la maison et la question de l’isolement dans une pièce fortifiée où les morts n’entrent pas.
    La chronique des morts-vivants apporte bien des réjouissances. La troupe d’acteurs est plutôt réussie à commencer par le professeur amère, champion de tir à l’arc, alcoolique et poète qui n’a nulle part où aller. La jeune blonde du Texas dézingue s’en difficulté le zombie, se révèle l’opposé de la bimbo traditionnelle. Les autres sont plus classiques mais tiennent bien la route. Romero joue sur la lenteur du zombie en même temps que son aspect effrayant. Nous sommes à l’hôpital, l’équipe cherche de l’aide et tue ses premiers morts. Le revolver se grippe, vue la lenteur du zombie, la petite amie du caméraman a le temps de prendre un appareil de réanimation pour électrocuter le monstre. Puis un peu plus loin, on voit devant la caméra un zombie passé qui ne prête même pas attention à l’objectif avant d’aller mordre un des étudiants, sans que le cameraman ne prévienne, lui qui filme le jeune se faisant attaquer au lieu de lui venir en aide (c’est l’heure de mettre quelques images issues des infos américaines où l’on montre des accidents et des violences sans venir en aide). Plus loin, un vrai zombie course la jolie blonde, plus exactement la suit comme il peut. Enfin la prise est bonne, celle du début, tout est joué à la perfection et avec humour : la femme court, trébuche, perd ses chaussures, le zombie est lent mais arrive à son but, il déchire la robe révélant la poitrine de la fille avant de l’agresser, le caméraman n’intervient toujours pas, elle se débrouille seule pour mettre à mort le mort. Bref, il est difficile de ne pas rire durant le film, tout comme il est difficile de ne pas sursauter à d’autre moment.
    La clef d’œuvre de ce long réside finalement dans le montage. Romero mélange les prises de vue de deux caméras façon Panasonique (celles utilisées en école de cinéma), les vidéos d’une petite caméra numérique, les images des journaux télévisés, celles prises sur Internet, celles sorties des caméras de surveillance ou encore celles d’une webcam. Le montage, réalisé par la petite amie du caméraman qui voulait faire un documentaire avant de passer au film d’horreur avec The Death of the death (début du film), mixe l’ensemble avec brio. Retour en arrière, ralenti, vision d’une scène sous divers angles. La scène au centre du film est merveilleuse à cet égard : le caméraman et un ami se posent dans une pièce avec un ordi pour commencer à monter leur film. Tenir la caméra devient hypnotique, tous ceux qui s’y mettent peinent à en sortir. Les images nous vampirisent, que l’on soit devant ou derrière. Chaque scène mériterait d’être décryptée, voilà pourquoi Diary of the dead est certainement un film qui dépasse les étiquettes pour s’inscrire dans les prouesses du cinéma.
    Comment résumer ? Il suffirait peut-être de mentionner l’ultime scène, sensée avoir été prise sur Internet où l’on voit deux chasseurs qui se sont filmés en train de tirer sur des cadavres liés à des arbres ou suspendus aux branches. Il ne s’agit pas de jouer sur le film de zombie, il s’agit de montrer l’horreur comme elle s’infuse dans nos sociétés actuelles. Voilà qui rappelle l’ambition de M. Hanecke dans Funny Games. L’image est presque nette, une femme morte est pendue à une branche, elle n’a rien d’un mort-vivant, elle est simplement morte, et pourtant le chasseur shoote (tout comme le réalisateur demande à son amie de shooter alors qu’il a été mordu, shooter renvoyant aussi bien à l’arme à feu qu’à la caméra), la tête explose violemment. Tout est fini. Contrairement aux autres films, il n’y a plus d’espoir puisque l’homme est aussi mort que les zombies. Vision amère et brute. Saramago (écrivain portugais à qui l’on doit L’aveuglement) fait dire à un de ses personnages que personne n’a suffisamment pêché pour mériter de mourir deux fois. Voilà où en est arrivé Romero, le zombie ne mérite pas son sort, la différence entre lui et l’humain s’étiole aux fils des années comme l’annonçaient déjà Shaun of the dead et Fido. L’homme passe au documentaire plus qu’au film d’horreur, offrant à son talent un nouveau souffle.

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