Le flou des techniques en une valse impériale.

Publié le par ES

Il y a encore une dizaine d’années, le dessin animé était en très grande partie vu comme un divertissement pour enfant à la Disney, avec pour exception les fabuleux mangas asiatiques. Et puis l’ère annoncée comme révolutionnaire de la 3D est survenue avec des films comme Toy Story ou Final Fantaisy. Ensuite, l’histoire est assez connue, les films par ordinateur s’enchaînent à une allure toujours semblant être les fossoyeurs du dessin animé classique. Peu de films incroyables dessinés au crayon à l’exception d’ovnis (Les Triplettes de Belleville, U, quelques films asiatiques) et des films par ordinateur devenus de purs chez d’œuvre (la série Pixar entre autre chose), la balance s’est inversée donc. Il fallait trouver une nouvelle place au dessin animé, ce qui semblait amener à régresser voire disparaître à en fait offert un nouveau souffle au cinéma « pour adulte ». Tarantino introduisait dans son Kill Bill des séquences entièrement dessinées, les frères Wachowski acceptaient de créer les Animatrix à côté de leur trilogie, Lucas s’est mis à faire de même avec Starwars, Michael Moore et d’autres documentaristes employaient à hautes doses les petites animations dessinées pour expliquer un point précis. Les films sont devenus ensuite dessinés à l’exemple du Scanner Darkly (Richard Linklater), Sin City ou alors on nous ressortait de vieux dessins animés en long métrages que ce soit les Simpson, Family Guy ou Futurama. Il faudra donc ajouter à cette rapide liste deux œuvres maîtresses de cette dernière année qui ont confirmé une chose : le dessin animé est devenu une affaire d’adulte. Persepolis emportait le cœur de la critique autant que du public avec une histoire iranienne pas si facile et une image en noir et blanc. Cette année c’est l’infortuné Valse avec Bachir qui est venu conforter la tendance. Hélas pour ce chef d’œuvre, le jury de Cannes n’a pas voulu lui donner la moindre récompense (était-ce à cause du fait qu’un an auparavant un film en dessin avait été encensé ?). Valse avec Bachir où la quête d’un homme, un cinéaste, pour se souvenir de ce qui s’est passé durant la guerre au Liban, lui qui n’en a plus la moindre mémoire. Un temps important pour un travail sur soi laborieux, le réalisateur Ari Folman est partie en quête de son passé, en quête du passé d’un pays, à la rencontre d’amis, d’anciens collègues pour trouver des pistes de réponses. Folman a tout filmé, à relu, revu des images d’archives, mais au lieu de construire un documentaire classique sur un sujet dur, il fait le choix de reconstruire l’ensemble en employant le dessin. L’animation utilisée comme jamais, exploitée à son degré le plus proche du réel puisque le propos est on ne peut plus ancré dans le monde contemporain, bien loin de la fiction.
Ari Folman joue sur les atouts de l’animation. Il ne se contente pas de redessiner les images filmées, il crée des métaphores par les images, présente des rêves. Il ne s’agit pas de tout détailler ici. La première scène : 26 chiens monstrueux courent dans les rues d’une ville avant de s’arrêter sur un immeuble, aboyant contre un homme. Le cauchemar nous est conté, revient avant que la clef de compréhension ne soit livrée plus loin (l’homme était soldat et avait dû tuer 26 chiens pour éviter d’être repéré). De même, l’image de la femme marine fantasme mère déesse apparaît et se pare de représentations multiples. L’animation évite aussi de lancer des images trop crues, trop difficiles à supporter, celles de la guerre, des atrocités, des balles, des cadavres (dont la magnifique scène des cadavres de chevaux). Jeu sur le ralenti, accélérations, jeu sur les couleurs, séquences à la limite du tableau, d’autres ressemblants à des clips musicaux des années 90. Folman varie pour ne pas lasser le spectateur, donner du sens en plus aux images, réinventer le documentaire.
Il sait aussi user de la musique à bon escient. Entre tubes rocks, chansons libanaises et musiques classiques, chaque note détone sur les images, il suffit de voir la fameuse scène du soldat dansant sous les balles ou bien encore la splendide séquence où les trois jeunes hommes sortent nus de l’eau sous une nuée de lucioles, images oniriques ou cauchemardesques selon l’angle de vue, la musique amplifie le mystère de cette scène centrale dans le film. Centrale car elle est liée à un massacre, sur lequel s’achève le documentaire. Un monstrueux carnage propre à la folie guerrière humaine comme on en a déjà malheureusement trop vu et dont Folman rappelle ainsi l’aspect toujours actuel. De plus, le choix de l’animation, qui provoque autant d’émotions et de réflexions que des images réelles, si ce n’est plus, offre la possibilité de revenir à l’image filmée. Passant d’une vue sur des femmes en larmes face aux corps des familles à la même séquence mais en images réelles. Choc obligatoire. Pour quiconque aurait cru à une histoire fictionnelle, le retour est douloureux, Ari Folman ne nous divertit pas, il nous lance un message, un constat, un appel à l’humanité et au regard. Plus qu’installé dans l’ère actuelle, Folman, comme Romero, De Palma et d’autres, nous montre que face à la surabondance d’images produites par les médias en tous genres et l’Internet, il est encore possible de proposer un documentaire, un reportage, une vision du monde qui nous touche. L’émotion se retrouve là où l’image traditionnelle nous a immunisé contre toute empathie (cela rappelle le message de Michael Hanecke). Le dessin animé devient ainsi une nouvelle voie pour appréhender notre monde, plus exactement il se réinvente pour nous faire retrouver une clef de perception du monde qui passe par l’émotion (tant l’effroi que l’espoir). Le plus passionnant avec Valse avec Bachir réside dans la question de savoir ce qui viendra ensuite.


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