In England.

Publié le par ES

    Le cinéma européen est loin d’être mort. Si certains pays peinent à trouver un juste équilibre entre le cinéma populaire et le cinéma d’auteur, d’autres prouvent de façon régulière qu’ils ont encore des auteurs de qualité et que quelques réalisateurs réussissent le tour de force de créer des films de qualité qui s’adressent à un large public. Les Anglais n’en sont pas à leur tour d’essai. Chaque année, ils sortent une ou deux pépites renversantes. Cette année, le tout jeune prodige Martin McDonagh nous offre In Bruges (dont le titre français Bons Baisers de Bruges n’a qu’une valeur piètrement ridicule).
     Londres, la Tamise, deux silhouettes dans la nuit, un crime est commis. Bruges, quelques heures plus tard, les deux hommes arrivent dans la petite ville moyenâgeuse. Hôtel de charme, les rues pavés, le clocher, le plus âgé des deux apprécie, un guide touristique à la main, il est cinquantenaire, bedonnant, triste, mais paisible, le second ronchonne. Il n’aime rien de plus petit que Londres, il est jeune et nerveux, jusqu’au moment où les deux reparlent de ce qui s’est produit à Londres. Colin Farrel et Brendan Gleeson forme un duo génial. Pas de grande nouveauté dans le récit : deux tueurs à gage s’exilent après qu’un problème se soit produit. Le patron va demander leur tête avant de débarquer à son tour pour régler les comptes. Pas beaucoup non plus de nouveauté dans la façon de filmer, peu de plans exceptionnels, mais tous restent d’une grande tenue. Mac Donagh ne livre pas la clef du film trop vite. Pourquoi les deux hommes fatigués se retrouvent dans une ville perdue à la frontière du rêve et du cauchemar ? La réponse ne nous est livrée qu’après un bon bout d’histoire. Le flash back survient alors Colin Farrel s’effondre. Première mission en tant que tueur à gage : la cible est un prêtre (mais la morale n’a que peu d’importance quand on est payé pour tuer), l’ennui c’est que ce prêtre en mourrant chuchote « the little boy » et qu’il y avait bien un petit garçon en train de prier dont une balle est allée s’égarer dans son crâne. Scène choquante par la brutalité de l’image de cet enfant priant et de sa tête percé d’un trou rouge. Le jeune tueur ne s’en remet pas, le boss est très mécontent, d’autant qu’apparemment ne pas tuer d’enfant innocent reste l’une des seules règles à ne pas franchir. Le destin est donc tracé, il doit mourir pour purger sa faute.

    Sur ce tricot scénaristique classique, Mac Donagh tisse des scènes, des dialogues, des personnages, des situations qui alternent entre le surréalisme, l’humour et l’intimisme. Car dans ce Bruges de touristes carte postale, une équipe tourne un film moyen avec un homme de petite taille (un nain), et une scène de rêve où les êtres prennent la forme de chimères baroques. Voilà qui offre tout au long de l’histoire des séquences formidables par le décalage (un nain en tenu d’écolier, qu’on avait vu avant en smoking shooté à la cocaïne et déblatérant des propos racistes sur une future guerre blancs contre noirs), décalage à l’anglaise dont la finesse et l’aspect insensé déplacent les repères traditionnels pour donner au spectateur une vision du monde différent. L’humour joue sur différents tons, retenons l’humour british attaquant l’outre atlantique : début du film, Farrel est assis sur un banc face à trois américains qui s’apprêtent à monter en haut de l’église, il leur dit que vu leur poids (trois obèses) ils crèveront avant, le père court comme un balourd derrière le jeune homme sans arriver à l’attraper, scène à la fois drôle et pathétique puisqu’elle touche sur un aspect physique qui peut blesser. Voilà que le compère tueur redescend du clocher sans savoir ce qui s’est passé, prévient les touristes que l’escalier est étroit et se fait insulter un maximum. Mais la plaisanterie est filée et ne s’arrête pas là, à la fin du film, l’agent de sécurité explique que le clocher est fermé plus tôt que prévu après qu’un touriste américain a eu une crise cardiaque dans les escaliers. En lieu et place des gags ponctuels grossièrement préparés à la mode américaine, le Britannique préfère ici user de plus de retenue pour employer toutes les facettes d’une situation comique. Le même phénomène revient dans la suite du film. Au restaurant, Farrel est en « date » avec une Belge qui fume et part aux toilettes, le voisin de table un « américain » râle et finit par se manger une mandale de la part de Farrel (comique de geste classique mais efficace) et voilà que, alors qu’on pense notre homme parti dans un train pour échapper à son destin, la police vient l’arrêter car le couple a déposé une plainte, mais le couple n’est pas américain, il est Canadien, ce qui change beaucoup de chose dans la culture et le ressenti britannique, créant une nouvelle situation humoristique sur des données culturelles. Chaque dialogue est un bijoux d’orfèvrerie brute. Le boss (Ralph Fiennes) envoie un mot à ses deux employés qu’il n’a pas pu joindre au téléphone en utilisant le mot « fuck » tous les deux mots. Farrel embrouille une jeune femme en parlant des petites personnes plutôt que des nains, avant de découvrir que cette jolie fille arnaque en fait les touristes. Mais elle tombe sur le charme du beau Londonien.

    Mc Donagh construit une trame parfaitement orchestrée, chaque détail revient sonner à un autre moment de l’histoire, les petites erreurs du début deviennent les drames du final. Ralph Fiennes débarque à Bruges alors que Farrel est ramené par la police à cause des touristes agressés. Après trois quart de long métrage de dialogue, l’action entre en scène. Fiennes et Gleeson sont en haut du clocher, on vient avertir que Farrel est revenu. Fiennes tire sur Gleeson, celui-ci veut avertir du haut du clocher Farrel, qui boit un verre sur la place sans se douter de rien, mais voilà, un brouillard recouvre tout, le brouillard dont ils avaient parlé plus tôt dans le film (écho et résonance des mots où le verbe se fait chair). Une seule solution, ce sera la chute. S’ensuit une course poursuite dans Bruges qui débouche sur le tournage de la séance onirique, Farrel est de dos, Fiennes s’apprête à tirer, l’autre lâche à mi-mots « the little boy », trop tard, il a fait feu. Le jeune homme s’écroule, un second corps apparaît, la tête explosée par les balles de Fiennes, l’acteur nain n’est plus. Fiennes se retrouve la tête écrasée par ses principes. Alors que Farrel tente de lui signifier que ce n’était pas un enfant, mais un petit homme, Fiennes se suicide pour être conforme à sa morale. La morale du tueur, seul l’élégance britannique peut réussir à la rendre acceptable et concrète sans tomber dans le film ultra noir ou l’auto investigation psychanalytique. Une petite bulle de maîtrise et de perfection qui laisse envisager quelques autres bonnes surprises de la part du jeune réalisateur MacDonagh.

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