Un conte d'été: Le premier jour du reste de ta vie.

Publié le par ES

À quelques mois d’intervalle, sortent deux films qui traitent de la famille, tentant d’englober la vie de chaque membre en deux heures de pellicules, esquissant les déchirements, les joies, les chagrins, les espoirs d’un foyer. A. Deplechin agitait sa petite famille du Conte de Noël dans un style très cinéma d’auteur Français référencé. D’une main de maître il plaçait ses personnages pour un petit théâtre amer. Rémi Bezançon n’empreinte pas le même chemin. Il cherche lui aussi à dépeindre une famille, mais ambitionne de le faire à l’échelle d’une vie. Croquer en quelques traits, ce qui forme une famille, ce qui forme une vie est une gageure qui fait rêver beaucoup d’artistes. La bande-Annonce du film, sur fond d’Etienne Daho, rappelait un peu la famille québécoise de Crazy. Il y a pourtant une différence de taille, là où Jean-Marc Vallee suivait un personnage Zac, Bezançon s’efforce d’offrir une place quasi équitable aux cinq membres de la maison. L’idée n’est pas nouvelle, cinq personnes, cinq jours qui ont compté dans leur vie, cinq parties d’une histoire qui tente avec sincérité d’agripper ce qui constitue une vie en abordant une grande variété de thèmes. A vouloir tout aborder, il est difficile de ne pas éviter quelques fragilités surtout quand on s’appelle Rémi Bezançon et qu’on ne compte qu’un autre film à son actif. C’est une prouesse délicate pour bien des raisons. Décrire la vie de cinq personnes sur une vingtaine d’années nécessite d’effectuer des choix, de tailler ferme pour ne pas pondre une œuvre de 3 heures.

 Première difficulté, il faut trouver des caractères qui ne semblent pas trop superficiel et offrent des scènes attirantes.  Pour le coup, Bezançon tombe dans certains clichés du grand frère « brillant » et responsable qui se marie vite et a une belle carrière ; de la petite sœur rebelle ou de la mère en quête de jeunesse. D’un autre côté, cela offre aussi la possibilité d’établir des confrontations, de jouer sur les caricatures pour faire ressortir du vrai, du sens. Car le stéréotype de la cinquantenaire en mal d’amour et apeurée par la vieillesse offre quelques scènes très réussies dont la courte séance de photos.

 Deuxième difficulté. On a tendance à ne pas pouvoir éviter certains passages obligés comme le mariage, la mort d’un proche, les premiers amours, la rencontre amoureuse. Dans cette veine, Remi Bezançon traite souvent de façon trop classique sur le fond les sujets. Ça sent un peu le réchauffé sans pour autant lasser le spectateur, puisqu’on aime bien aussi ces passages obligés comme un goût de nostalgie agréable. Mélanger le mariage et la mort du grand père (scène centrale) qui débouche sur la dispute collective n’est pas très inattendue, mais tient la route, soutenue notamment par des acteurs convaincants (dont Jacques Gamblin et Zabou Breitman). La seule scène véritablement cliché reste le moment où la sœur (Déborah François) perd sa virginité (qui plus est avec un gros lourdingue qui la largue tout de suite après). L’aspect est en soi très balisé, y ajouter sur la forme une mise en scène un peu trop appuyée n’allège pas réellement le thème : l’image de la sœur enfant regarde la porte que vient de refermer celle qui s’apprête à devenir adulte et voit le sang couler. Un peu gros comme image, peut-être la scène la moins aboutie, quoi que réfléchie. On pourrait aussi citer l’histoire du journal intime de la fille lu par la mère qui a déjà été vu un paquet de fois.

 Troisième difficulté : l’innovation. Depuis quelques années, on trouve pas mal de films qui abordent des chroniques de vie en s’allongeant sur une ou deux décennies pour revenir aux différentes modes (rock, grunge, …). Il faut trouver un ton pour se démarquer, ce qui n’est pas évident. Rémi Bezançon se fait plaisir, il revient sur certaines modes, sur les débuts des patchs anti-tabac (comme un light motif annonçant déjà la fin). Il ne crée pas une approche vraiment nouvelle, mais s’en sort en produisant une narration fluide qui évite l’ennui.

 

     Il ne faudrait pas limiter ce film aux difficultés rencontrées. Encore une fois, le réalisateur nous embarque dans son univers. D’abord, l’homme s’entoure des mêmes personnes qui avaient œuvré sur Ma vie en l’air. Le même directeur de photo (Antoine Monod) revient faire quelques splendides scènes (pour n’en citer qu’une, le moment où Zabou Breitman la mère se retrouve seule, assise devant le buffet de mariage vide). Sinclair signe une nouvelle fois la musique avec toujours autant de réussite. Gilles Lelouche fait une apparition clin d’œil sympathique en fumeur de joint. Quant à Remi Bezançon lui-même, il mûrit. Il livre quelques scènes remarquables, détient un certain talent pour l’humour et poursuit des thèmes qu’il avait déjà abordés dans Ma vie en l’air, notamment les rapports père fils, la question de la vocation, l’élan de changer de quotidiens pour ne pas se fourvoyer dans des impasses. Encore une fois, il convient de citer le film pour mieux s’en rendre compte.
L’emménagement du fils aîné dans la chambre de bonne permet deux effets comiques, l’idée de parler d’un enfant mort, outrance maternelle qui rappelle ce qu’une partie des mamans ressent lorsque les enfants partent de la maison ; l’autre effet comique réside dans le comique de répétition ; le père, puis le fils se cognent contre les poutres de la chambre. C’est simple, mais ça fonctionne. Quelques scènes plus loin, un dîner en famille avec le grand-père tourne à l’engueulade générale, chacun sort de table, les nerfs sont à vif, le père reproche au grand-père de le rabaisser sans cesse, n’ayant aucune photo de son propre fils dans son appartement. Par un jeu de répercussion, le fils lancera le même reproche quelques minutes plus tard, puis le père (lors du décès du grand-père, Roger Dumas mémorable par sa voix magistrale) découvre dans le porte feuille de son propre père, près du cœur, une photo de lui enfant. On ne voit jamais qu’une seule facette des gens, voilà ce que scande Rémi Bezançon avec humilité. La mère aussi a droit à sa scène comique. Alors qu’elle passe pour la quatrième fois son permis de conduire, tout se passe bien, quand un chien traverse sur les passages piétons et qu’elle accélère au lieu de freiner, en souvenir de sa troisième tentative où on lui avait dit qu’il fallait mieux écraser un écureuil que de freiner brusquement.  La voilà chez les vétérinaires avec la propriétaire qui tente de se consoler en disant que son chien n’avait que 10 ans. Notre héroïne lui dit qu’en âge de chien, cela fait 70 ans et que c’est déjà vieux. L’autre se met à pleurer en répliquant que c’est son âge. Tentant de se rattraper, la première lui demande qu’elle est son secret pour paraître si jeune. La mamie répond « l’amour » avant de dire qu’elle plaisante et de lui montrer ses nouveaux seins. Voilà une scène d’anthologie glissée au milieu de passages plus classiques.

 Remi Bezançon se révèle aussi parfois assez fin dans le traitement des psychologie, restituant par exemple très bien l’angoisse de la mort. Le père apprenant qu’il va mourir se met à raconter un tas de souvenirs à ses fils, comme pour laisser une trace, pour continuer à vivre, en vain. Alors que le final pourrait chuter dans le pathétique plat, le réalisateur parvient à toucher sans émouvoir pourrait-on dire. La famille sur la plage, pleure la mort du père. L’image redevient celle du film de famille, mettant en parallèle les images de la grossesse de la mère (du début). Un cycle se ferme. Une nouvelle fois l’idée générale du film est évoquée : le premier jour du reste de ta vie. A chaque épisode marquant, c’est une nouvelle page qu’il faut tourner, recommencer sa vie, sans cesse pour ne pas s’enliser, ne pas regretter. On retrouve l’idée de Ma vie en l’air, on ressent la même impression qu’à la fin du premier film. En sortant, on a envie de vivre, de lâcher ce qui nous agace dans le quotidien pour aller à l’essentiel, simplement parce que le temps file. D’une certaine manière, c’est à ceci que le talent de Bezançon est reconnaissable, il provoque de l’émotion sans employer de grosses machines bien huilées.

 Remi Bezançon est un réalisateur en devenir. Ma vie en l’air, comédie amoureuse sur les trentenaires était très réussie, mais arrivée après Amélie Poulain, Jeux d’enfants… Le premier jour connaît le même constat. Après la vie des jeunes adultes, il s’attache à la vie de famille, à la vieillesse, à l’enfance. L’homme grandit avec ses films. Gageons que son prochain film « Un heureux événement » démontrera encore une fois sa sensibilité et son savoir faire, et qu’il saura créer une histoire avant les autres pour révéler au grand jour son talent. D’ici là, se délecter devant ses deux premiers films n’est déjà pas si mal.

Publié dans Actu ciné Français.

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eTieNne 24/08/2008 17:55

Très belle critique, très bonne analyse de ce film plus qu'encourageant.
Un vrai plaisir de tomber sur ca, au hasard d'une soirée de semaine. Ca repose, ca donne envie.