Décalage ou décollage culturel ? Songes sur l’état du Ciné-monde.

Publié le par ES

Quand s’opère le décalage culturel ? C’est une question que l’on pourrait se demander dans le cinéma, alors que cet art a vocation en grande partie à l’universel, révélant aux fils des années des exemples qui emballent la planète entière. Certes, chacun a droit à sa spécificité, les trois quarts (on peut être généreux et dire la moitié) des films français n’intéresseraient pas franchement des habitants d’un autre pays, surtout d’un autre continent, tout comme les films Africains ou Indiens sont estampillés soit folklorique, exotique ou auteur, limitant souvent le nombre de spectateurs. La question est complexe. L’ouverture à tout va n’est pas viable. Il y a déjà trop de films produits en France pour le sol Français, si on inondait ce même marché des films du reste du monde, la cadence serait impossible à suivre. Allez savoir pourquoi aussi il existe un si grand décalage entre la date de sortie à un endroit et à un autre.
On comprend bien qu’il faille traduire, faire la bande son, changer la diffusion pour s’adapter au public. Pourtant, à l’heure où les géants raffolent du lancement planétaire, il est parfois paradoxale de constater qu’un film comme Hellboy 2 met six mois à sortir en France, par rapport aux US. Déjà en DVD d’un côté, à peine en promotion de l’autre. Encore plus effarant, les relations France-Québec qui ne nécessiterait a priori aucun changement, que la durée d’un vol d’avion pour apporter les copies. Certains films mettent plus d’une année avant de se retrouver projetés sur les écrans. Les Trois petits cochons (sortie en août pour la France) avait été projeté en septembre 2007 au Canada. Dans le sens inverse, le scaphandre et le papillon a mis pratiquement huit mois pour arriver jusqu’à Montréal. Faut-il crier au scandale face à un phénomène inexpliqué ? Pas vraiment hélas. D’abord, comble d’ironie, il faut bien souvent effectuer des traductions, voire refaire toute la bande son (les dialogues) pour qu’ils soient compréhensibles soit pour les Français, soit pour les Québécois (cf. Les trois petites cochons qui ont été sous-titrés pour la France). Là n’est pas le seul problème. Il faudrait ajouter la question du rôle des distributeurs, de la publicité. Les lancements internationaux ont beau être un peu à la mode, tout comme la suppression des projections presse, que ce soit pour le pire ou le meilleur, ils demeurent encore très restreints. Ainsi, un film qui connaît un succès d’un côté de l’atlantique est garanti d’avoir déjà une certaine publicité de l’autre. Et jusqu’à récemment, les Majors s’en moquaient, puisque les zones de DVD étaient différentes et qu’il n’était donc pas possible de penser voir le film plus rapidement en France, quand le DVD d’un film aux Etats-Unis avant même la sortie ciné française. Le téléchargement et streaming a modifié la donne en partie, sans révolutionner pour autant les mœurs. Le décalage horaire semble donc bien présent et il n’apparaît pas pour l’heure qu’une harmonisation soit à l’ordre du jour.

Décalage culturel aussi dans le fond. Les américains raffolent des films gros comiques façon Spartatouilles ou Scarry Movie, ils ne semblent pas vraiment s’en lasser (contrairement aux Européens), alors qu’ils sont moins sensibilisés au cinéma indépendant (sans qu’on puisse leur jeter la pierre pour autant). Le décalage culturel nécessite une intervention soutenue à la fois des maisons de productions, des chaînes de distributions et des médias.
 Il faut avoir des films gros budgets qui n’incitent pas franchement à la réflexion, tout spectateur aime par moment n’avoir qu’à regarder, sans se prendre la tête, mais cela ne doit pas se faire au dépend de films à plus petits budgets, plus difficiles, qui demandent une attention et une participation du spectateur. Pas d’élitisme cependant, c’est dans l’équilibre que le cinéma peut vivre et non dans la victoire d’un « camp » sur l’autre. Voilà une idée qui n’est guère nouvelle et dont on en entend parler depuis quelques années en France face au contact de la santé du cinéma Français.
On critique beaucoup le système de production qui n’est hélas pas l’unique responsable. Le système de distribution favorise l’aspect économique, il faut donc avant tout mettre en lumière les films susceptibles d’emballer une majorité du public, c’est normal, mais regrettable parfois. Autre nouveauté Française (ou plutôt parisienne) la réunion d’UGC et de MK2 n’a pas que du bon. Certes pour le spectateur, cela simplifie l’offre et l’entraîne à se rendre davantage au cinéma. Le problème, c’est que du coup, il n’y a plus qu’une seule programmation,( du moins, de l’extérieur c’est l’impression qui en ressort). Il devient donc par moment plus difficile de pouvoir trouver un film un peu particulier alors que certains vont être projetés dans trois salles sur une même place. Dernier acteur à ne pas négliger, les médias. Qu’il vienne relater un événement, donner la parole à tel ou tel groupe, décrire un film ou donner un avis, le médium n’est pas innocent. C’est aussi et beaucoup par eux que se fait le cinéma. Tel film est encensé et il peut espérer avoir une carrière assez fructueuse, tel autre descendu et il peut se pendre aussitôt. Certes, les contre exemples existent de films pas franchement portés par les médias qui ont trouvé un public, mais ils restent rares. Les médias ont un devoir d’éducation aussi, ils peuvent ou non nous sensibiliser, aiguiser notre curiosité pour aller vers des films qui ne nous auraient pas attiré au premier regard. Ils sont aussi le garant d’un certain héritage, demeurant la meilleure source pour faire découvrir à une nouvelle génération les films qui existaient avant elle. Trois groupes d’acteurs donc qui ont un rôle à jouer dans ce décalage.

Décollage culturel ? Voilà une idée peut-être prématurée et en même temps qui n’est pas non plus révolutionnaire. Il ne faut pas se borner à ne considérer que les coins sombres du tableau. Que l’Afrique ait été en grande partie occultée du festival de Cannes, que l’été soit l’unique refuge à certains films pour exister sur les écrans (comme certains longs asiatiques). (Allez savoir pourquoi les deux films de Wayne Wang sortent fin juillet, à un moment où les spectateurs sont moins présents…), voilà des constats simples à faire. Pourtant, ce serait boire le verre à moitié vide que de ne pas considérer à l’inverse la chance que nous avons de voir le cinéma se diversifier. Que les films sortent en juillet est attristant, mais c’est toujours mieux que s’ils ne sortaient pas du tout. La sensibilité asiatique avec toutes les différences que l’on peut trouver entre un cinéma Coréen, HongKongais, japonais, Indien….. est de plus en plus appréciée et comprise en Europe. L’émulation culturelle demeure forte quoi qu’on puisse en penser dans le fait que chaque cinéma, y compris ceux qui ont marqué une époque, tente de survivre et de redevenir Le référent : France, Allemagne, Italie (qui n’a pas laissé indifférent Cannes), US, Angleterre, Suède, Russie… Au regard de l’année écoulée, on aura quand même parlé en bien de chacun de ces cinémas. Même l’Australie avec le prochain long de Baz Luhrmann revient sur le devant de la scène. Seul l’Afrique peine à décoller, sans pour autant passer pour le mauvais élève de la classe. Je m’arrête aussi sur le cinéma Canadien (que j’affectionne plutôt). Voilà un pays à part qui a toujours dû survivre entre la culture ciné Américaine et les influences Européennes (Françaises notamment). Toujours en difficulté, jamais décédé, ce cinéma a livré quelques chefs d’œuvres dans tous les genres. Sans qu’on ne s’en aperçoive, le Canada est bien présent, que ce soit par des acteurs qui prennent ou sont amenés à prendre de la place (Helen Page de Juno par exemple), des réalisateurs de renommée mondiale comme Cronenberg ou D. Arcand, ou des films qui séduisent comme Crazy, ou même Bon Cop Bad Cop dans un style très différent. Certes, les Canadiens peinent à produire des films exportables seuls, contraints le plus souvent à la coproduction, certes les Etats-Unis, même l’Europe usent des territoires, paysages, décors Canadiens pour leur production, mais c’est aussi ce qui permet à ce cinéma d’exister et de poursuivre sa propre quête identitaire.

Le décalage est donc au cœur du système ciné global. Il peut faire peur, il peut paraître dangereux ou ennuyeux, il est aussi ce qui fascine dans cet art et ce qui crée l’impulsion. Il n’y a pas de pays parfait pour vivre le cinéma, tous ont un attrait. Cultiver le nomadisme cinéphile devient finalement la meilleure voie à suivre. Piochons à droite à gauche, d’un Bollywood à un nanar Belge, et nous ne pourrons que nous dire une chose : le cinéma a encore de l’avenir.

Publié dans Atypique...

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