Le retour du chevalier dépressif : Batman, le chevalier noir.

Publié le par ES

    C’était sans grande hésitation l’un des cinq événements ciné de l’année. Tenu secret jusqu’à la fin, ne diffusant que les images nécessaires pour faire saliver le public, les studios ont su forger un mythe avant même la sortie du Batman, et voilà qu’en plus Heath Ledger a disparu « tragiquement » provoquant un ras de marré émotionnel plaçant l’acteur un peu plus près des astres. Tout ce qu’il a fait est devenu génial et son incarnation du Joker était annoncée comme phénoménale et oscarisable. Un oscar pour un mort, c’est assez rare, mais pourquoi pas, si la personne le mérite vraiment. Sa mort aura éclipsé tout le reste et aura permis au film de connaître un départ au BO jamais réalisé. Qu’en est-il vraiment ? Pourquoi Batman survit-il mieux que les autres superhéros ? Pourquoi Christopher Nolan est-il génial ?

    Christopher Nolan est d’abord un réalisateur très sombre et plutôt talentueux dans sa façon de créer des atmosphères suffocantes et envoûtantes : Memento, Insomnia, le Prestige sont trois films différents et en même temps très semblables dans l’approche des histoires. Voilà qu’en 2005, il a montré une nouvelle fois et pour le grand public son talent en reprenant la firme Batman en passe de s’effondrer après deux navets kitch et carton-pâte peu rassurant pour l’avenir de la chauve-souris. Gros paris donc que de faire ressusciter un super héros. Brian Singer a essayé avec Superman sans grand succès. Mais voilà, Chritopher Nolan semble destiné à cet univers noir et glauque. Changement d’ère, les années 90 voyaient les héros à la mode Baroque et grandiloquents, les années 2000 sont revenues à la réalité, à la dureté de la vie : Superman a eu un costume moins bigarré et plus terne qu’autrefois, James Bond est devenu plus sérieux et violent qu’il était enjôleur, et Batman toujours plus dépressif.
    Batman Begins montrait la formation du héros et ses premières prouesses, son amour pour Rachel, un Gotham en déclin, un méchant peu connu et l’épouvantail. Reprenant là où on avait quitte Bruce, Christopher Nolan n’hésite pas à plonger toujours plus dans les abysses du personnages. Le chevalier noir doit affronter cette fois la mafia et le Joker en grande forme, les citoyens de Gotham qui soit doutent de leur héros (comme Hellboy, Spiderman…) soit veulent faire comme lui en se déguisant (bonne idée dans le scénario), il doit aussi faire face à un nouveau procureur qu’il voudrait transformer en chevalier blanc, symbole de la paix dans la Cité, il doit enfin lutter contre lui-même, ses fantômes, son amour impossible… Un programme lourd donc qui nécessite les 2h30 de film.

    Pour se décharger des points sombres, deux grands aspects négatifs viennent mettre un peu de retenue face à ce long métrage : Marie Gyllenhaal (en Rachel, qui reprend le rôle de Katie Holmes) ne s’impose pas, moins glamour, plus potiche, celle qui pourtant n’est pas une débutante et à montrer par le passé un certain talent (Donnie Darko, Adaptation, La Secrétaire, Paris Je t’Aime… soit un certain talent à se trouver toujours dans des bons films) est trop terne, pas assez bien cadrée, la direction d’acteur semble manquer ici. Le second point noir de cette suite, moins essentielle quoi que regrettable, c’est le maquillage de Double Face. A vouloir trop en faire, on tombe dans un remake des effets spéciaux de la Momie décrédibilisant un personnage qui avait pourtant une puissance dramatique impressionnante. Et curieusement, ces deux points noirs, ces deux aspects critiques vis-à-vis de deux acteurs sont les deux qui meurent dans le film (désolé pour le choix d’enlever toute surprise). A croire que Christopher Nolan, sachant qu’il ne sauverait aucun des deux, à préférer ne pas s’attarder trop sur le compte, dommage, car en accordant toute l’attention qu’ils méritaient, il aurait pu rehausser encore un peu plus son film.

    Passé ces deux critiques, il convient de faire des éloges. Eloges rapides d’abord sur la réalisation nerveuse, maîtrisé, captivante qui laisse rarement le spectateur sur le bord de la route, la photographie est encore plus belle que dans le premier opus et plus aboutie. Le réalisateur vise moins l’effet comics qui donnait encore la ville du premier film un aspect maquette, il s’oriente vers le film noir et urbain pour le plaisir du spectateur. Le personnage de Batman est une nouvelle fois explorée : entre son amour pour Rachel, sa volonté de servir de justicier, son envie d’arrêter pour mener une vie normale, et son devoir de composer un personnage de milliardaire fêtard, la palette est assez large. Voilà qui offre des scènes variées allant de la pub pour parfum (le passage sur le Voilier en mer asiatique paradisiaque, Bruce vêtu de lin blanc), de la scène à la James Bond avec gadget et humour, de la course poursuite grand spectacle à la scène plus intimiste et poisseuse de la confrontation avec le Joker. Sans s’attarder trop sur l’ensemble, résumons en disant que le scénario, classique et reprenant ce qui a été fait, ne lasse jamais le public et les rebondissements sont assez crédibles.

    Le grand génie de ce nouvel opus tient en deux choses pour finir, deux choses remarquables qui plonge ce film dans un côté noir et déprimant, offrant ainsi un souffle formidable à la série.
    Mention particulière pour le Joker d’abord. Sans revenir sur le jeu de feu Monsieur Ledger, la fascination dans ce personnage et dans ce film, tient au choix d’enlever tout passé au Joker. Le Joker est le mal absolu, il n’a pas d’histoire qui expliquerait ses actes, pas de but ou de volonté réelle, il détruit, il est mu par un désir de destruction, par le désir de prouver notamment à Batman que les hommes sont mauvais et qu’il se débat dans du flan. Un maquillage sublime et effrayant, un rapport au personnage qui empêche toute sympathie tout en créant une attraction géniale. Le Joker de ce Batman-ci pose la question du Mal, de nos angoisses, de la morale … Il pousse ainsi l’histoire en dépassant le simple récit divertissant et en offrant une possible lecture de l’effroi qui continue de poursuivre le monde : le terrorisme au sens profond du terme, à savoir l’installation de la terreur sans aucun autre but que la terreur.
    Face à cette interrogation, Christopher Nolan aborde la question du mythe. Comment se créer une mythologie, un héro ? Outre cette question concernant Batman, c’est aussi l’intérêt du personnage du procureur, espoir chevalier blanc censé supprimé le mal en apportant la confiance à la population. Oui, mais voilà, on ne crée pas une mythologie sans avoir des fondations solides, ce personnage génial (Aaron Eckhart toujours aussi bon) qu’est Harvey n’est pas aussi droit et irréprochable qu’il semble, plus exactement il semble livrer sa vie à une pièce de monnaie. Le Joker le manipule facilement, créant un nouveau monstre de haine qu’il sera difficile de stopper.
    On pourrait poursuivre longtemps ce petit descriptif, parler du personnage du major d’homme Alfred (Michael Caine), de Morgan Freeman qui continue de donner une dimension à une personnage secondaire avec talent, de Gary Oldman. Comme déjà vu avec Hulk, la tendance en matière de comics est bien un glissement vers un cinéma hybride en prenant des acteurs brillants, vus dans des films indépendants, et en mélangeant les codes du box office avec une dimension de film d’auteur plus personnelle (comme le faisait aussi Michael Mine pour Miami Vice).
    Batman a toujours été l’une des histoires de comics les plus sombres et les plus enclines à la dépression : l’homme est réellement tout seul alors qu’il n’a aucun super pouvoir (il n’est qu’un chaînon entre James Bond et Superman). Il ne parvient à s’entourer que de personnages qui sont susceptibles de mourir rapidement : ses parents, sa petite amie, son major d’homme déjà âgé, un vieil associé, un commissaire proche de la retraire, et lorsqu’il choisit de croire dans un nouvel homme, jeune et dynamique comme le procureur, ce dernier fini inéluctablement par mourir. Il est le héros par excellence condamné à souffrir, à vivre dans l’ombre et à ne pas se plaindre. Chritopher Nolan n’a pas d’autre choix que de sauver les passagers des deux bateaux pris en otage par le Joker à la fin du film. Son histoire aurait sinon carrément viré dans la dépression. Car l’unique vrai rayon de lumière vient de cette scène où les prisonniers (les « méchants ») et les citoyens apparemment bien sous tout rapport choisissent in extremis de ne pas s’entretuer, rappelant ainsi que donner la mort quand il s’agit de fiction.
    Comment après tout cela, ne pas ressortir en espérant voir prochainement une suite, avec des méchants toujours plus dérangés et fascinants. Pour ceux qui ne peuvent pas attendre, il reste toujours la possibilité de plonger dans les BD, ou alors de revoir jusqu’à en comprendre chaque plan the Dark knight, puisque le film mérite plus d’un visionnement pour en apprécier tous les aspects.

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