La possibilité d’une île.

Publié le par ES

Sous quel angle aborder ce film ? Peut-être faut-il commencer par une rapide réflexion sur le rôle de la critique. Un critique est généralement (et heureusement) quelqu’un qui connaît ce dont il parle, qui possède une culture lui permettant de faire des parallèles, de comprendre les films tant sur un angle narratif que technique. S’il doit donner un avis et s’engager, il doit aussi dépasser la simple idée d’une opinion favorable ou pas. Il doit expliquer aussi, argumenter, montrer qu’on peut lire le film sous différents angles et s’il doit prendre part, il mérite aussi, par égard et respect pour les artistes qui réalisent des films, de ne pas avoir de préjugés sur un long métrage. Or comme souvent, le préjugé l’emporte sur l’aspect critique. Dans le cas exemplaire de la Possibilité d’une île, la réputation de Michel Houellebecq a été plus forte que son film. Une nouvelle fois, l’écrivain réalisateur a dû affronter une salve d’attaques acharnée. Certains ont dit qu’il s’agissait d’un film le plus nul du cinéma, pire que le BHL, ennuyeux, inintéressant, avec des acteurs mauvais, bizarre, sans histoire, …, d’autres ont même cru bon de ressasser, comme à chaque fois que cela arrive, qu’un écrivain n’est pas un réalisateur et toutes les idioties du genre. Sauf qu’en l’occurrence, c’est oublié de mentionner que Houellebecq a suivi des études en cinéma.
Michel Houellebecq est un phénomène à part. Vraisemblablement l’un des plus grands écrivains français de ces vingt dernières années, récriminé par une moitié des critiques, glorifié par les autres. Il a bâti une œuvre avec pour l’heure quatre romans, des poèmes et quelques nouvelles. Voilà deux ans qu’on attendait l’adaptation de l’impressionnant Possibilité d’une île. Et pour éviter de se poser l’éternelle question de savoir si un roman peut être adapté ou pas (et bien adapté), l’homme a préféré s’en charger lui-même en allégeant son histoire pour la réduire à une heure trente de film.
Quel bilan alors, quelle première impression donner ? Le film n’est pas aussi mauvais qu’annoncé. Il ne mérite pas un tel accueil et vaut le détour, notamment pour toute personne qui a lu Houellebecq. Pas de fleurs pour autant, deux grosses difficultés doivent être dépassées pour apprécier le long : une certaine lenteur, le démarrage est un peu dur, il faut s’accrocher un peu, mais on sort de l’hermétisme du début et on retrouve ce qui plait chez Houellebecq. Autre difficulté : l’usage de la musique qui n’est pas terrible, le réalisateur use et abuse des effets instrumentaux, quitte à agacer un peu. Dépassons ces faiblesses que l’on retrouve dans bien d’autres long métrages pour arriver à l’intérêt du film. Houellebecq adapte son roman et réussit son adaptation. Pour rappeler l’histoire : Daniel est un homme lié à une secte qui croit en les Eholim (les extraterrestres qui nous ont donné la vie) et est convaincue que la science peut amener la vie éternelle dans un procédé proche du clonage. Houellebecq lâche tout l’aspect vie de Daniel, ancien comique avec des déboires amoureux, pour s’intéresser davantage à la question de la secte et de la vie éternelle. Exit les scènes de cul foisonnant dans les romans, exit le chien qui n’apparaît qu’à la fin, exit bien des choses pour aller à l’essentiel. Et ce n’est pas évident car Houellebecq abordait et posait bien des questions dans son roman. Il faut parvenir alors à simplifier sans dégrader le but premier.
D’abord, le réalisateur reprend la vie de la secte en suivant les débuts impossibles dans des quartiers ridicules jusqu’à la mort du prophète avec 80000 membres dans la secte et l’annonce de la résurrection prochaine, même s’il faudra 300 ans pour y parvenir. Il n’est pas question de s’interroger sur les bienfaits ou méfaits d’une secte. On aborde ces paradoxes au détours de deux conversations (l’une avec un policier belge, l’autre avec l’un des proches du prophète qui le suit en y croire). Houellebecq veille à poursuivre son histoire coûte que coûte sans tomber dans les explications, les arguments pour justifier une secte. L’aspect fascinant dans cette adaptation tient au fait que l’écrivain met en images les visions qu’il avait eus. Les bâtiments de la secte sont en béton, près d’une terre volcanique. Houellebecq choisit d’alterner durant la première partie les aller retours entre le présent où le néo humain lit le récit de son ancêtre et le passé (notre époque). Dans ce passé, tout semble déshumanisé et froid. L’espoir est réduit. Houellebecq reprend certains passages des discours qu’on pouvait lire dans ses romans sur l’état du monde. Les hommes sont en déperdition, en déréliction et vont finir inéluctablement par disparaître, seule une nouvelle race humaine peut prétendre survivre.  Les hommes qui ont été crées deviennent eux-mêmes des créateurs, des démiurges capables d’améliorer leur propre espèce, puisque les néo humains n’ont plus besoin de manger, délivrés de tous les organes digestifs, ils vivent plus longtemps, n’éprouvent plus les sentiments et sont seuls. Ils sont donc l’aboutissement de l’homme : seul, mort, insensible. Ils pourraient être inhumains or ils vont finir par regagner l’humanité perdu par notre société.
Le talent de Houellebecq réside dans le film dans le fait de lancer quelques échos à ses autres romans. Benoit Magimel (qui incarne le personnage de Daniel) se retrouve à Bali. On découvre un hôtel pour touristes occidentaux qui rappellent à la fois Plateforme (tourisme sexuel et les hommes qui n’arrivent plus à aimer) et Les Particules Elémentaires (avec la Communauté où on trouvait des activités comme la gym, la peinture corporelle). Le commissaire Belge fait aussi penser au Tisserant de l’Extension du domaine de la lutte, un quarantenaire qui rêve de sexe sans y arriver. Un monde de frustrés, un monde désillusionné qui attend un nouvel espoir, puisque les religions ont été incapables d’apporter du réconfort et de concrétiser ce qu’elles annonçaient. Les thèmes chers à l’écrivain se retrouvent sans trop de mal dans son film. On note l’effort louable justement de ne pas s’engager sur la voie du porno, à peine a t’on le droit une lapdance durant le séjour à Bali. Mais est-ce que ça aurait été vraiment utile ? Choquer alors que de toute façon le film choque sans, montrer l’obscénité, la sortie de scène du politique, montrer les dérives alors qu’on commence à le comprendre ? Houellebecq fait un choix judicieux. Il refuse d’aider le spectateur. Ce dernier doit se démerder pour trouver son chemin. La voix narratrice de Magimel revient parfois pour donner un tout petit peu de récit et de complément. Le lecteur de la Possibilité d’une Île ne sera pas perdu, et le spectateur néophyte appréciera qu’on l’aiguillonne un peu.
Passons à la dernière partie, à l’apocalypse, le lever de voile, la nouvelle terre, les neo humains. Daniel vit dans une caverne qui ressemble un peu à un utérus, les murs sont lumineux, le tout est chaud, mais il n’y a rien à faire. Daniel pense être seul, il relit indéfiniment le récit du passé, revivre une boucle, ne jamais sortir, la vie éternelle apparaît alors bien maigre et plate. Mais voilà que Daniel découvre qu’il n’est pas seul, qu’une femme aussi vie et part explorer le monde. Il va alors lui aussi se décider à sortir. La balade dans un monde détruit montre la fin d’une humanité. Les squelettes humains et les armes jonchent un restant de ville, l’eau est salie. Roches. Poussières. Peu d’espoir encore une fois. Et puis apparaît Fox, un petit chien qui va suivre Daniel et lui donner l’impression de s’approcher du sentiment d’amour que ressentaient ses ancêtres. Le lecteur redoute la scène où le chien va disparaître, mais cela ne se produira pas. Houellebecq vieillit, il devient plus gentil d’une certaine façon. L’homme va atterrir sur les rives de la mer. La femme elle, se croyait perdue, mais va finir par aller jusqu’au bout et découvrir la mer. La dernière scène est à ce titre formidable et brillante. Tout n’est que suggéré mais on suppose que les deux vont se retrouver, que l’espoir va renaître et que ces deux êtres qui semblaient déshumanisés vont devenir la nouvelle Eve et le nouveau Adam. Vivre avec l’autre. Seul mais en couple. C’est aussi cela le constat de l’être humain par Houellebecq. Alors que le générique apparaît sans qu’on s’y attende vraiment, le son de la femme marchant sur le sol, les bruits de mer se poursuivent. On s’imagine la scène par la bande sonore, l’invention reprend sa place pour quelques secondes sur la dictée de l’image, le visage de la jeune femme apparaît une ultime fois, apaisée.
Voire La Possibilité d’une Île est mourir ? Pas forcément il faut bien l’accorder. Si le film de Houellebecq peut faire songer à la démarche de David Lynch dans le fait qu’il faille aborder l’œuvre par les thèmes plus que par une logique narrative et se laisser embarquer dans un univers fermé, le réalisateur n’a cependant pas le talent ni le génie cinématographique de Lynch et s’écarte du long métrage œuvre d’art comme le dernier Inland Empire (pour ne pas hérisser les poils d’un potentiel amateur de Lynch, je redis encore une fois que je ne trace dans cette comparaison qu’un trait sans mettre les deux hommes au même niveau). Il demeure en guise de conclusion que Houellebecq ne méritait sûrement pas un lynchage publique comme on en a droit une ou deux fois par an. Le film mérite, plus que d’être vu, d’être lu, c’est-à-dire d’être abordé en y cherchant des clefs de lectures tant dans l’histoire et les dialogues (assez rares) que dans la mise en scène. Magimel n’est pas aussi fantoche qu’on le prétend. Il incarne un Daniel lui aussi fatigué et en quête d’une vérité introuvable, change d’apparence avec aisance dans le film et porte bien le projet. Encore une fois, la critique ne fait pas tout, mieux vaut se forger une idée personnelle d’une œuvre qui de toute façon ne s’adresse pas à tout le monde.



Publié dans Actu ciné Français.

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