Rumba ou l’Insoutenable légèreté de l’être.

Publié le par ES


    Qu’est-ce qui nous fait rire ? Cela fascine bien des personnes et trouver une recette miracle simplifierait la vie à bien des producteurs qui n’auraient plus à essayer de jongler entre le comique lourd, le comique de mots, le comique de répétition, les vieux effets comiques ou encore les effets spéciaux. Pas facile comme réponse alors que cela dépend de chacun, de notre propre vécu. Qui va rire à Tati, ne trouvera peut-être aucun intérêt à l’humour d’un Mister Bean, d’un Eric et Ramzy ou encore d’un Mike Myers. Avec Rumba la même question pourrait se poser. Le film emballe, il en fait rire certains, n’enthousiasme pas forcément tout le monde pour autant sur la question du comique. Pourquoi ? Parce que l’histoire en soi est assez tragique à l’exception de la fin : Dom et Fiona sont professeurs dans une école primaire, les deux sont animés d’une même passion, la Rumba. Ils dansent quand ils ont le temps, ils vivent en rumba et puis un jour, ils se rendent au concours cantonal qu’ils gagnent. Au retour, un homme qui tente de se suicider leur fait avoir un accident. Au réveil, Dom est incapable de conserver un souvenir en mémoire, tandis que Fiona a perdu une jambe. Ils tentent de reprendre leur vie, mais se font virer, puis leur maison prend feux. Alors que Fiona dort encore, Dom part chercher un petit déjeuner, mais se perd en route et se fait agresser, Fiona le croit mort alors qu’au final il sera recueilli par l’homme qui avait tenté de mettre fin à ses jours. Un an plus tard, les deux se rencontreront sur la plage, comme pour une nouvelle vie.
    Le film n’est qu’une succession de scènes avec gags et touches d’humour. Il pourrait être très drôle, mais hélas (pour moi du moins) il ne l’est pas. D’abord parce que le rythme est un peu mou par moments, ensuite parce que le destin s’acharne contre deux êtres foncièrement gentils (une sorte de version de Candide, la morale en moins) et qu’il est dès lors parfois difficile de succomber au charme des farces simplettes quand on voit Fiona tentait de récupérer son indépendance. Contrairement à un personnage comme Mister Bean qui est dès le départ très égoïste et méchant (avec une touche de pathétisme, cf. notes de fin d’article), les deux protagonistes sont deux enfants doux et sages qui n’ont rien fait de mal, des sortes de Jérémy qui ne se plaignent jamais contre les souffrances de leur sort. Il n’en reste pas moins des petites perles de comique. Citons en quatre pour le plaisir : début du film, après avoir vu les deux enseignants dans leur classe, la sonnerie retentit, les enfants courent en criant de joie, quelques secondes plus tard, on découvre alors les professeurs courant eux-mêmes de joie. L’éternelle enfance, voilà ce que retrace le film. Un peu plus loin, (scène déjà présentée par bien des médias) le couple se présente devant un supermarché, tente de rentrer, fait des pitreries pour que la porte s’ouvre, et soudain un homme arrive et pousse la porte, chute du gag dans une simplicité merveilleuse. Puis, alors qu’ils commencent chanter au près d’un feu une douce chanson d’amour, le pied en bois de Fiona prend feu sans qu’ils ne s’en rendent compte, c’est du comique de situation bien trouvé et efficace. Enfin, fin du film, alors que tout semble fini, la douce Fiona rêve au temps où ils dansaient jusqu’à l’infini, jusqu’au moment surtout où un ballon la ramène à la réalité en la frappant en pleine tête, c’est idiot, mais ça fonctionne aussi.
    Le grand mérite du film tient à sa poésie. L’insoutenable légèreté de l’être, comme le dirait Kundera, voilà une bonne formule pour résumer la puissance de ce film. Les deux personnages sont aériens et élastiques, ils ne sont que des formes qui dansent dans les tourments de la vie, face à la fragilité de l’être. Elastique, on le voit quand ils dansent, ils sont filiformes, ils mouvantes, presque cartoonesques. Aériens, on le voit dans les deux scènes fantasmées et symboliques où tantôt les ombres dansent à la place des corps, tantôt les corps dansent sur la mer, dans un coucher de soleil doux. Les couleurs tirent vers la peinture colorée. Les décors en carton pâte permettent aussi d’isoler les personnages du monde que nous connaissons, de les réduire à la plus simple tenue. Les détails viennent enfin ajouter un souffle, compléter les vides et le néant qui pourrait détruire le film en l’aspirant vers le tragique. Une casquette en arrière fond qui décolle, un matelas gonflable qui éclate, des tableaux qui représentent le couple, ou encore l’infirmière qui enlève le plâtre de Fiona d’un petit coup de marteau avant qu’il tombe en poussière. L’insoutenable légèreté de l’être ici, c’est le fil sur lequel vivent les personnages, entre la dépression et la candeur souriante qui nous pousserait à voir la vie en rose comme une Poppy (cf. Be happy). L’humour est grinçant, il tisse des mailes où chaque parcelle du film recèle une surprise. Dominique Abel et Fiona Gordon se sont taillés des costumes à leur hauteur, peu de dialogue, tout passe par leur complicité, leur silence, leur geste. Et en tant que réalisateur, ils ont un œil amusé et amoureux de leur personnage, comme on pourrait filmer un conte de fée. La photographie vaut le détour dans le film (merci à Claire Childéric), de même que les cadrages et certains plans. Pour exemple, la danse, la Rumba du début qu’ils répètent dans la salle de gymnastique est chorégraphiée et joyeuse, on sourit rien qu’en regardant un pied dansait, une main, leur posture qui pourrait apparaître ridicule et qui pourtant sublime la lourdeur du monde pour décoller dans la légèreté des êtres. Dix minutes plus tard, lors du concours où ils arrivent in extremis, les deux entrent dans la salle, on entend la musique, on ne voit que les mains et le pied qui dansent comme quelques instants plus tôt, la caméra ne change pas d’angle, somptueuse d’élégance, un homme vient fermer la porte, et subitement elle s’ouvre à nouveau, tous sortent, le couple a gagné le concours.
    Rumba est une bulle poétique et que l’on soit touché par l’humour ou pas, on ne peut qu’être touché par la légèreté de la réalisation, la douceur des thèmes, comme si deux enfants avec leur code embarquaient dans le monde des adultes. S’extirper du monde moderne durant une heure et demie, voilà ce que nous offre le trio Abel Gordon Romy, et rien que pour cela, le film mérite le coup d’œil.


    Notes rapides sur Les Vacances de Mister Bean, un humour à l’anglaise :
Mister Bean est un phénomène déjà antique dans la sphère de l’humour qui avance très vite. Rowan Atkinson incarnait ce personnage d’homme célibataire, seul, méchant, égoïste, qui n’est rien d’autre qu’un enfant pas vraiment sage. Dans la série, comme dans le premier film, la touche méchante oscillait et donnait un ton très triste à cette série et au film. Si l’on rie souvent, ce Mister Bean là apitoie puisqu’il est impossible de lui venir en aide tant il est décalé. Alors du coup, le premier long métrage s’efforçait à montrer la victoire de Bean, capable de s’intégrer dans une famille américaine. Quelques années plus tard, après le succès du premier opus, Rowan Atkinson voulait réitérer la prouesse. Après l’Amérique et les clichés dans le genre, il a choisi la France. Le second film, réalisé par le réalisateur de la Ligue des Gentlemen de l’apocalypse…., n’a pas été apprécié, ni par la critique, ni par le public. Pourtant, il avait du bon ce petit navet. D’abord, le Mister Bean n’aspire plus vraiment la compassion, il est méchant et égoïste du début à la fin et c’est tant mieux, on rit d’autant plus facilement de lui. Pour le scénario : Monsieur Bean veut partir à la plage, il triche à un jeu de loterie et part sur les routes de France pour aboutir à Cannes, durant le festival. Il va donc un peu comme dans le premier, croiser une foule de personnages plus ou moins intéressants qui viennent nourrir les gags (Emma de Caunes, Jean Rochefort). Sans détailler le film etc… deux aspects de cet opus sont à remarquer : Le réalisateur joue sur le quiproquo de langues, Mister bean est Anglais, il embarque un gamin russe et une actrice Française et chacun parlant dans leur langue, ils s’enlisent dans les galères, jusqu’à ce que Emma de Caunes se mette à parler en Anglais à la fin du film pour dénouer les tensions. L’intérêt avec Bean, c’est que l’homme finalement parle sa propre langue, un peu comme un petit enfant, dont personne ne comprend ce qu’il raconte. L’incohérence du langage, voilà un thème qu’aime Mister Bean. Autre atout du film, l’idée de donner à Monsieur Bean une caméra qui part dans tous les sens. C’est plus ou moins drôle durant le film, mais ça offre une scène finale plutôt réussie et très moqueuse : alors que le public Cannois regarde un film policier narcissique et ennuyeux, Bean pose les images de son film sur la narration dramatique du film et la coordination est réussie, créant forcément un décalage comique. Voilà de quoi se moquer de Cannes et de quoi faire un pied de nez, le réalisateur sachant très bien qu’il n’y participera jamais ! Et ça finit par la mer, but ultime de Bean, dans une conclusion musicale sur la mer qu’on voit danser en comédie musicale. Le film était un peu fourtout, un peu bazar, mais ce bordel, ce jeu sur la caméra, le film, la publicité, les apparences n’existaient pas dans le premier opus, éloigne Rowan Atkinson de l’essence de Bean et donnait au film un souffle nouveau, qu’on ne retrouvera pas puisqu’il n’a pas fonctionné. Mais encore une fois, l’humour est affaire de goût. 

Publié dans Actu ciné Français.

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