Le noir vous va si bien. Jar City.

Publié le par ES

Le mois de septembre, comme pour la littérature, est toujours assez prolixe en « bons » films, en réalisations intéressantes et foisonnantes. A côté des films de Cannes qui sortent souvent à cette période de l’année (il n’y a qu’à voir le déjà ultra glorifié Entre les murs), on trouve aussi des films plus ou moins d’auteurs attendus (La Belle Personne par exemple ou Parlez Moi de la pluie) et des films grosses productions qu’on espère voir devenir des succès populaires (Faubourg 36). Ce mois de septembre aura été celui du Polar, genre à la fois bien connu mais pas forcément trop exploité ou garanti de trouver un public nombreux. Inju ouvrait le bal (le film de Barbet Schroeder avec Benoît Magimel), Jar City, L’homme de Londres, trois films très différents dans le genre mais qui ont le mérite de ne pas être lisse, de sortir en partie des films par moments un peu trop formaté à l’américaine (voire à la Française aussi). Pour l’heure, restons sur le second, celui qui a fait l’unanimité : Jar City de Baltasar Kormakur (qui avait aussi fait 101 Reykjavík). Jar City est adapté d’un bestseller et a eu un accueil formidable en Islande, son pays d’origine.
Islande. Terre froide, plate, désertique, marécageuse et encerclée par l’eau. Beau cliché. Cliché que Kormakur s’amuse à reprendre pour le dépasser. L’histoire est assez compliquée, la trame se délie sans difficulté à la fin, preuve d’un contrôle parfait dans le scénario. Une petite bourgade tranquille et désolante. D’un côté un généticien perd sa fille qui succombe à une maladie rare. De l’autre un homme est retrouvé mort, une mort banale, un coup de cendrier à la tête. Rien de grandiose. Un commissaire Erlendur accompagné de ses deux acolytes commence l’enquête. Peu à peu, une histoire de viol, de flic pourri apparaissent. Puis la question d’une maladie génétique vient prendre la place centrale. Une sorte d’histoire familiale s’ajoute et la trame se joue sans soucis.
La puissance du film ne réside pas franchement dans l’histoire. Il n’y a pas de grand complot, d’extravagance ou de coup de théâtre étourdissant. Il s’agit simplement d’un polar dans le plus pur sens du genre. Kormakur mène la narration en parvenant avec sobriété à glisser quelques flash-back. La photographie est glacée, bleutée par moment, plus orangée à d’autres. Le grain de l’image alterne entre un gros grain et une image plus nette. L’ambiance est ainsi installée dès le départ par l’image. Kormakur n’a plus ensuite qu’à présenter son Islande, une Islande qui n’est ni une image idyllique et publicitaire, ni une suite de clichés, tout simplement parce que le réalisateur filme avant tout une histoire pour les Islandais. Bien que cela puisse être un peu convenu, il faut mettre en lumière trois points qui permettent d’apprécier le talent de Kormakur.
La mise en scène des personnages est assez séduisante dans ce long métrage. Encore une fois, Kormakur joue avec les stéréotypes. Les « méchants » de l’histoire, au nombre de quatre, prennent la forme de balourds, ivrognes, violeurs, agressifs et violents, sauf qu’ils n’en ont que la forme d’une certaine manière. Le flic pourri a fini alcoolique seul, misérable, n’attendant que la mort qui finira par venir. Des trois autres, le premier est la victime morte, autrement dit l’histoire traite la victime avec le recul implacable qu’on donne envers quelqu’un qui était aussi un salopard, le second a disparu depuis trente ans, et le dernier est en prison. Ce dernier personnage d’ailleurs cumule exprès divers clichés pour distiller une touche d’humour autour de lui. Grand, gros, chauve, monstrueux et repoussant, il se révèle effrayé par les sales d’isolement et ne rêve que de sortir pour tuer son ancien camarade flic. Kormakur va jouer sur son aspect dans la confrontation avec la police, il se fait menaçant avec le jeune flic pratiquement plus par jeu que par désir de le détruire, avec notamment une scène de poursuite où le poursuivi (le criminel) finit par se retourner voyant qu’il ne court pas assez vite et se met à courir après le policier qui ne peut que reculer face à cette masse nettement plus forte que lui. Côté flic, il n’y aura pas de policier grande gueule, de belle gueule, de mannequin ou de pro de la gâchette. Ils sont trois, ils s’apparentent plus aux policiers des fictions françaises qu’aux héros hollywoodiens. Héros ordinaires, un peu peureux, un peu sombres et sans grand idéal. Dans cette veine, le grand atout tient à la relation père fille de Erlendur (le flic). Elle a quitté le cocon familial, tout comme la mère. Elle vit avec les crapules, droguées, à moitié prostituée et enceinte. Leur relation est parfois tendue et tombe au moment où le père est confronté à une affaire de femme plus ou moins violée et enceinte.
Derrière la noirceur du thème, qui rappelle d’une certaine manière celui des romans de Stieg Larson (femme maltraitée, viols), Kormakur réussit à insuffler une touche d’humour qui vient à la fois mettre en relief l’horreur de la situation et donner un peu de recul pour éviter d’être engouffrer par le film. Le principal catalyseur comique se retrouve dans la personne du flic jeune, homme qui a fait un séjour aux Etats-Unis, homme plus pressé que les autres, mais assez timide et peureux par moment, homme qui surtout ne vit pas sur la même longueur d’onde que son collaborateur. Lors d’une séance d’interrogation, il prend un coup dans le nez, saigne, se demande s’il est cassé, sans émouvoir le moins du monde son associé qui le traite de mauviette. L’humour s’extrait avant tout du dialogue entre les deux hommes (l’un fume en voiture, l’autre ne supporte pas), puis entre le jeune et la femme flic lors d’interrogations pour voir quelle femme du village a été violée trente années plus tôt. L’humour comme bouclier (pour reprendre la citation d’un auteur français), voilà ce que fait Kormakur en distillant quelques notes d’humour pour combler l’horreur des vies islandaises.
Mais au final, la puissance du polar n’est ni minimisé par l’humour, ni par le regard sur la société islandaise. La noirceur et le glauque sont formidablement rendus, par les images, la suggestion ainsi que le talent pour manier le son à merveille. La grande maîtrise apparaît dans la restitution des odeurs. Deux scènes sont à ce titre exceptionnelles. Au début du film, le policier rentre chez lui et s’arrête prendre une tête d’agneau à emporter qu’il va manger chez lui ensuite. On assiste à la dégustation, il croque l’œil… les bruits sont distincts sans être trop appuyés, il est difficile alors de ne pas déjà être dégoûté, quand en plus, le réalisateur place cette scène alors que le policier regarde le dossier sur le crime. Troublant d’horreur. Plus loin, c’est à la fin du film, lorsqu’on découvre le dernier cadavre que la scène s’emplit d’une atmosphère poisseuse et suffocante. Les gens n’ont cessé de répéter que l’endroit pué, depuis que le trou dans le sol du salon d’où va être extrait le corps, qu’il était bâti sur un marrais d’où les odeurs. Voilà que les acteurs se mettent à vomir à moitié tant l’odeur est forte. Le spectateur finit par ressentir l’atmosphère, la puanteur pestilentielle du mort. Le son, l’image et l’odeur dans un même film, unis avec un brio convaincant pour mieux nous engloutir dans l’histoire.
L’Islande n’est pas présentée comme un pays touristique ou paradisiaque. Le peuple semble se chercher, être confronté à son passé, ses erreurs, ses espoirs et désillusions, sa part d’ombre et ses côtés prometteurs comme la relation entre le père et la fille. Universel pourrait-on dire ? C’est bien pour cela que Jar City (le cité de jarres étant le lieux où sont conservés dans du formol des parties de corps dont le cerveau atteint d’une maladie rare d’une petite fille au cœur de l’affaire) plaît. Kormakur signe un film brillant et humble où il ne cherche jamais à en faire trop, et c’est déjà beaucoup.

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