Quand le silence lutte contre le vide : Les temps Modernes, de Raymond Depardon.

Publié le par ES

   Une route, en pleine région des Cévennes. Aucune trace d’humanité que cette route sur laquelle s’avance la caméra dans un crépuscule estival apaisant. Et puis, une route, guère plus animée, sur laquelle la caméra s’en retourne en marche arrière dans un coucher de soleil aux tonalités impressionnistes. Ces deux splendides plan séquences ouvrent et closent le dernier film de Raymond Depardon. La vie Moderne, pour ce documentaire qui d’une certaine manière finit une trilogie, Raymond Depardon revient quelques années après sa dernière visite dans des coins reculés où ne vivent plus que quelques paysans. Vingt ans d’approche, de travail pour amadouer les autochtones, pour se faire accepter, parvenir à entrer dans les cuisines, recueillir les confidences, vingt années de vie qui permettent au photographe de livrer un film vertigineux. Durant quelques mois, à travers différentes saisons et allant parler à quatre ou cinq foyers, Depardon accumule les tranches de vie, les expériences, le constat d’un monde qui se meurt doucement, dont les survivants, à la moyenne d’age avoisinant les 70 ans, sont les derniers rivages, le dernier lien entre notre présent et le passé.
    Depardon interroge des couples de petits vieux qui sont contraints de vendre leurs dernières vaches, un couple de frères demeurés célibataires dont le credo revient comme un chant du cygne (pour faire ce métier, il ne faut pas aimer, il faut être passionné), un solitaire, quelques couples plus jeunes, ou encore le dernier enfant d’une famille nombreuse contraint de reprendre la ferme alors qu’il n’aime pas l’agriculture. Certains seront surpris, mais les caractères, les vies ne se ressemblent pas d’une propriété à l’autre, seule la même nostalgie face au constat d’une agriculture déjà identifiée comme en voie de disparition vient nourrir les discours de chacun. La tristesse n’est pourtant pas de mise. Pas de misérabilisme dans ce regard artistique que lance Depardon, l’homme sait capter des tranches de vie, des regards, des propos qui insufflent une candeur, une douceur à ce film. En une heure trente, voilà que Raymond Depardon aborde la question des relations humaines (avec par exemple le conflit palpable entre l’épouse d’un jeune agriculteur et l’oncle de ce dernier qui peine à accepter qu’une « étrangère » venue d’une région du nord puisse avoir une utilité dans la vie de la ferme), de la mort, de la transmission de l’héritage à travers les générations, de la condition de l’agriculture, de l’avenir.
    En soi déjà, ces premières remarques pourraient justifier le talent et l’existence de ce film. Mais Depardon ne s’arrête pas là. L’intimité qu’il a crée avec les habitants des lieux offre un regard quasiment impossible à retrouver ailleurs. Le poids de la caméra intrigue les interrogés, il faut un temps pour que chacun se sente plus à l’aise et réponde aux questions, en ayant modifié la longueur des bobines, Depardon peut ainsi produire des séquences où s’opère véritablement la magie de la confidence. Saisir une mimique sans déranger les personnes, voilà toute l’orfèvrerie qui cisèle le film. Parmi les perles que cette œuvre nous offre, il serait bon de citer trois moments.
    Dès le début, Depardon pose quelques questions aux nouveaux arrivant dont une fille de 14 ans. Le regard est fuyant, le ton hésitant, la caméra impressionne, Raymond Depardon, avec toujours ce même ton juvénile et simple, aide en demandant quelques précisions, peu à peu la complicité se crée, la confiance sans ôter pour autant la timidité face à l’appareil. Un peu plus tard, c’est dans une cuisine au petit déjeuner, que Depardon filme un couple dont une mamie, Germaine, attachante par son attitude. Derrière les traits marqués, la petite fille n’est pas loin, ni la jeune femme qu’elle fut, alors qu’elle se dépêche de manger les petits gâteaux qu’elle trempe dans son café, sa tête tourne dans tous les sens pour veiller à ce que tout se déroule sans soucis, dès que Depardon pose une question, le regard de celle-ci revient vers la caméra, prête à répondre, à confirmer d’un petit oui ce que dit son mari. Malgré l’âge, ses yeux pétillants ne trompent pas. Difficile de ne pas sourire, de ne pas être touché par ce petit brin de femme. Enfin, dans les dernières séquences, Depardon revient interroger le frère aîné qui avait accueilli le photographe. L’homme est vieilli, affaibli, il ne peut plus sortir autant qu’il veut, n’entend plus aussi bien. Il fait face à la caméra dans un silence engouffrant tout. Depardon tente de tirer quelques mots des bouches de ce patriarches, lance un propos sur le temps sans obtenir de réaction. Le vieux paysan n’entend plus grand chose, il répondra après la seconde tentative en quelques syllabes avant de revenir au silence, sans jamais quitter des yeux la caméra. L’expérience crève l’écran, la sagesse et le respect heurtent le spectateur.
    Ce travail sur l’emploi de la caméra a pris du temps, il a fallu introduire l’objet dans la vie des gens, il faut établir une sorte d’habitude. Mais Depardon, avec son expérience de photographe, ne se contente jamais de poster l’outil pour converser, il parvient à chaque fois à trouver un angle photographique. Véritable portraitiste, chaque discussion détient une beauté saisissante. Et pour lier le tout, l’homme ajoute des plans fixes de la campagne et des fermes, quelques plans séquences sous forme de caméra embarquée dans une voiture qui sillonne la campagne, et il distille par endroits quelques tonalités musicales issues de Gabriel Fauré.

    Une sorte de paix s’empare du spectateur, alors même qu’il est confronté avant tout au silence, car les paysans ne sont pas prodigues en paroles, chaque mot compte, chaque geste doit être essentiel. Alors que tout va de plus en plus vite, que chacun se sait joignable à tout moment, que nous nous efforçons tant bien que mal de combler le vide, de ne jamais nous retrouver sans rien à faire, s’occuper l’âme et les bras, se divertir du vertige de la vie, voilà que Depardon refait vivre le silence et le savoir-vivre en prenant son temps que nous avons par moments tendance à perdre. La lutte est inutile, le vide n’existe pas dans leur vie, l’immensité des lieux, les longues journées, tout est rythmé par les sons quotidiens et par le silence. Vivre avec soi, s’affronter à chaque instant, voilà ce qui se joue devant le spectateur, et voilà pourquoi ce film est d’une incroyable actualité, d’une puissance sensée. La vie moderne, le titre fait écho à ce qui semblerait être une vie d’un autre temps, une image de la paysannerie de nos arrière grands parents. Et pourtant, Depardon nous parle de nous, nous offre à réapprendre le silence, à accepter l’inéluctable de nos vies.

   Dans une scène située au milieu de film, une famille est assise dans la cuisine, le père fait face à son petit fils. Les deux sont légèrement intimidés par la caméra et en même temps fiers de servir de modèle. Alors que Depardon demande à l’enfant ce qu’il a envie de faire plus tard, ce dernier répond agriculteur, comme son papa, avant que le père justement lui déclare avec tendresse que ça n’existera plus, que tout aura évolué. La conversation retombe ensuite dans le silence et les regards, il faut réfléchir sur ce qui vient d’être dit, il faut agir en conséquence. Pas de leçon moralisatrice dans l’histoire, juste un regard plus ou moins contemplatif sur le monde. Alors que la dernière image disparaît et que le générique se déroule, le silence gagne la salle. Il est difficile de sortir avant la fin du générique, difficile de parler par la suite, on sent combien cela serait vain. Expérience poétique, esthétique, philosophique, La vie moderne est une petite bulle dont on retire chacun ses propres clichés à conserver pour longtemps.

Publié dans Actu ciné Français.

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