Run Danny Run : Rétrospective Danny Boyle, à vive allure.

Publié le par ES

Alors que son dernier film, Slumdog Millionaire est en course vers les Oscars, Danny Boyle surprend une nouvelle fois en réalisant un film qui a peu de choses en commun avec ses précédents métrages. L’homme est un virtuose de l’effet caméléon.

En 1995, l’homme débarque dans la cours des long métrages avec Petits meurtres entre amis, une comédie macabre devenue rapidement un petit classique. Il revenait l’année d’après avec le film qui l’a révélé par son énergie et son originalité, Trainspotting où la plongée dans la vie de junkies. Son troisième pourrait d’une certaine manière clore une sorte de trilogie sombre de la vie quotidienne. Avec Une vie moins ordinaire et cette histoire d’enlèvement, Danny Boyle ponctuait ses débuts d’un cinéma abordant une réalité relativement dure et froide, liée à une certaine violence. Ce réalisateur venu de la télévision avait notamment une bonne notion des rouages scénaristiques et du rythme. En 2000, il devenait un réalisateur à gros budget avec La plage (Dicaprio, Ledoyen, Cannet) et montrait son talent pour filmer une histoire d’aventure. Certes, La Plage n’était pas un chef d’œuvre, mais l’homme s’en sortit pas trop mal dans un style bien différent de ses premiers films, peut-être plus formaté par la manne hollywoodienne, mais qui conservait une certaine originalité. Quelques films plus loin moins marquant, l’homme refaisait surface avec 28 jours plus tard, terrible récit de mort-vivants qui renouvelait un genre quelque peu décrépi (depuis d’ailleurs, les films se sont multipliés). Il produit plus tard la suite 28 Semaines plus tard, moins percutante, mais tout aussi intéressante. Deux années plus tard, il réalise un long intitulé Millions, qui passe assez inaperçu, histoire de deux enfants trouvant une forte somme d’argent qui vont avoir deux visées différentes dans l’emploi de cet argent. Voilà qui laissait présager déjà le Slumdog Millionnaire dont l’histoire connaît certains échos. En 2007, il offrait un film totalement différent avec Sunshine et s’essayait à la SF avec un certain mérite avant de se lancer dans la folie indienne en réalisant Slumdog.

Que dire d’une carrière qui en quinze années est passée du petit film pratiquement d’auteur au box office en tous genres. Ne tenant jamais en place, Danny Boyle aime avant tout expérimenter, découvrir de nouvelles façons de filmer, de réaliser. A chacun de ses films, l’homme a su apporter quelque chose de particulier témoignage notamment d’une assez bonne maîtrise des genres cinématographiques. Certes il manque le plus souvent à Mister Boyle un peu de rigueur pour tenir ses films sur la longueur, les fins étant souvent quelque peu bâclées (28 Jours plus tard se finit abruptement comme s’il en avait mare, Sunshine ne peut s’empêcher de trouver une happy end…), ce qui a comme conséquence de laisser ses long-métrages à un niveau de bons films, mais rarement de films « chef-d’œuvre ». Avec Slumdog Millionaire, Boyle a tenté un nouveau coup en s’affairant à la culture indienne. Et il semblerait que cette fois-ci, l’homme ait réussi à tenir jusqu’au bout son histoire. Il faut dépasser le conte de fée de Slumdog avec cette histoire d’enfant pauvre qui gagne à Qui veut gagner des millions, et qui va devoir s’expliquer avec les autorités pour montrer qu’il connaissait les réponses de lui-même. Une petite fable doublée d’un récit d’apprentissage (les deux frères concurrents) et d’une romance avec la fille la plus belle d’Inde impossible à avoir jusqu’à la dernière minute. Le vrai génie du film est ailleurs, il se trouve dans la mise en scène, le montage fougueux, et la richesse des références. En piochant du côté du cinéma Indien avec même une petite danse finale à la Bollywood, du côté du cinéma d’Amérique latine pour la violence de la vie dans les bidonvilles et en incorporant les éléments d’un cinéma occidental moderne lorgnant sur les clips vidéos, il crée une succession de séquences denses et dynamiques. Cette succession trouve un liant grâce à l’émission de télévision et à l’interrogatoire, le scénario se répondant durant tout le film pour construire un schéma narratif plutôt bien structuré qui permet de trouver des résonances dans les dernières parties de l’histoire.

L’autre attrait du film réside dans l’image de l’Inde que Boyle livre et qui parvient ni à tomber dans un pessimisme et misérabilisme plat, ni dans un cliché de carte postale. Le choix de monter les séquences avec des plans très courts crée forcément une rapidité et un étourdissement propre à l’univers du pays. Parmi les scènes intéressantes, la mort de la mère lors de l’attaque entre différentes ethnies apporte un regard dur sur une situation existante pour ensuite lancer une course poursuite dans les rues qui se regarde comme une folle course où la tension monte peu à peu. Un peu plus loin, alors que les deux frères ont fui la condition de miséreux et le danger d’adultes rappelant les « méchants » des contes de Dickens, ils trouvent refuge dans un train et vont vivre ainsi sur un vaisseau qui ressemble à un vaste terrain de jeu et qui les conduit jusqu’au Taj Mahal. Prise une à une, les scènes pourraient sembler plutôt classiques, mais c’est l’agencement général de ces scènes qui donnent au film une dimension épique et condensent une sacrée partie du cinéma populaire. 

    Certains se sont plus à comparer Slumdog Millionnaire au précédent film de Wes Anderson THe Darjeling Limited. Les deux sembleraient s’opposer dans la mesure où l’un aborder l’Inde comme un pays mouvant et électrique où rien ne reste en place, renforçant les traits par des effets explosifs, l’autre au contraire embarquait dans un pays contemplatif et paisible où les occidentaux pouvaient enfin retrouver du temps et un moyen de communiquer. The Darjeling voyait l’Inde comme teinté d’une spiritualité reposante, Slumdog traite de la spiritualité comme un conflit source de tension. Pourtant, l’incroyable mystère de l’Inde, ce pays rassemblant plus d’un milliard d’être humain, c’est de pouvoir être autant abordé selon le regard d’un Boyle que d’un Anderson, les deux ayant le droit et pouvant justifier leur choix selon l’expérience vécue. Sous ses airs de conte de fée un peu naïf qui offre une histoire universelle capable de toucher chacun, Slumdog Millionnaire réussit aussi à effleurer des thèmes plus douloureux et à esquisser une image de l’Inde bien loin des simples clichés attendus, voilà pourquoi ce film, sans être forcément le chef d’œuvre de Danny Boyle, mérite de s’accorder une heure et demi pour danser au rythme de Qui veut gagner des Millions.

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