David Fincher entre plasticien et romancier était le cinéaste : L’Etrange histoire de Benjamin Button.

Publié le par ES

Deux silhouettes sont allongées : elle se plaint de ses premières rides alors que lui n’en aura désormais plus jamais. Nous sommes au deux tiers du film, le couple est au milieu de leur vie, Cate Blanchett ira peu à peu vers la vieillesse tandis que Brad Pitt rajeunira jusqu’à n’être plus qu’un petit poupard braillard. Les deux se sont enfin retrouvés, l’espoir de pouvoir enfin vivre ensemble pointe à l’horizon, mais il ne sera qu’un espoir. Fugacité de la vie, histoire de mort comme se plaît à le dire David Fincher plus qu’histoire d’amour, Benjamin Button est une gageure pour divers points.

Comme il faut dégager les deux principales idées assez évidentes, le réalisateur a tenté de partir d’une nouvelle de trente pages (FS Fitzgerald) pour construire un film de deux heures trente, qui sera moins noir et acerbe que la nouvelle, mais tout aussi triste, et bien que certains n’aimeront pas, il livre un récit assez fascinant qui pousse le spectateur à rester jusqu’au bout. L’autre aspect fabuleux c’est la maîtrise du numérique pour réaliser ce qui n’aurait pas été possible avant à savoir le rajeunissement d’un acteur. Mais la pâte numérique de Fincher va plus loin qu’une simple prouesse technique, elle est finesse chez l’homme qui a toujours su utiliser l’ajout d’effets spéciaux non pas pour miser sur la surenchère (et c’est d’ailleurs dans les scènes comme la bataille en mer que le numérique est le moins réussi), mais pour ajouter une dimension à ses films comme le passage à travers les objets dans Panic Room ou les différentes images de Fight Club. Une fois encore avec Benjamin Button, l’esthétique Fincherienne est mise au service de son récit, non pas que le scénario soit le meilleur de ses films, mais parce que chaque ajout plastique vient prendre une signification tant dans l’histoire en soi que dans la référence à une tradition du cinéma hollywoodien.

 
Les grandes fresques biographiques fictionnelles (ne parlons pas ici des ignobles biopics qui pullulent depuis quelques années) ont la plupart du temps le mérite d’offrir un spectacle riche et un univers construit. Benjamin Button oscille à ce titre entre le merveilleux d’un Tim Burton dont le Big Fish narrait aussi une partie de la vie du héros à travers des thématiques propres à Burton, et Forrest Gump (dont le scénariste, Eric Roth, est le même que pour Benjamin Button). Forrest Gump offrait une dimension peut-être plus aboutie dans la mesure où le personnage avait un impact sur l’histoire américaine : Forrest Gump ne passait pas simplement à travers une partie du siècle, il venait modifier l’histoire pour permettre au peuple américain d’accepter un passé pas toujours évident, de se réconcilier avec soi-même le temps d’un chocolat avant de poursuivre son chemin, très bibliquement référencé (la plume d’ange, la pêche miraculeuse, le bon samaritain…) Forrest Gump parvenait à offrir une histoire lisible par tous et très émouvante et une lecture plus profonde et passionnante d’un portrait de l’Amérique. David Fincher va moins loin et c’est peut-être ce qui explique que Benjamin Button est moins puissant. Le héros traverse le siècle et les continents (Russie, Inde,…) mais ne fait que croiser des personnes qui ont plus d’influence sur lui qu’il n’en a sur elles ( à l’exception de cette femme Britannique incarné par l’envoûtante Tilda Swinton et qui finira par réaliser un de ses rêves à savoir traverser la mer d’Angleterre à la France à la nage). De même dans la brève séquence de guerre censée être le symbole du passage à l’état d’adulte, Benjamin Button ne fait que sauver sa peau plus qu’il n’intervient réellement. Il est ainsi un mélange littéraire entre un chevalier à la Lancelot (mais avec par moments des emblèmes plus proches d’un Don Quichote) et un Candide. Du premier, il tire sa détermination, sa force, sa bravoure, ayant vu la mort depuis sa jeunesse, rien ne l’effraye vraiment à part perdre celle qu’il aime. Lorsqu’il pourrait enfin sortir et coucher avec elle, l’homme refuse dans une irruption du fin amor où le chevalier ne pouvait conserver du désir que dans la distance et la courtoisie. De plus, tout comme dans les romans de chevalerie, l’homme se forge son nom au fur et à mesure et ce sont les autres qui le lui donnent.

Du Candide, il est plus évident de voir comment l’enfant dans un corps d’adulte s’étonne de tout et ne semble jamais en proie aux préjugées, une belle âme qui traverserait les mondes, l’ennui c’est que cette belle âme ne commet ni erreur (comme un Forrest Gump), ni ne souffre d’orgueil (comme par moment le héros de Big Fish) et que donc elle ne laisse qu’une trace faible (un journal intime et une femme amoureuse).


    Sa trace, Benjamin Button la reconquiert non pas dans l’histoire réelle, mais dans l’histoire fictive du cinéma et de la littérature. Débutant par une petite fable qui donne le ton, Benjamin Button naît sous l’augure de la mort, celle de la Première Guerre Mondiale. Un vieil aveugle noir ayant perdu son fils crée une horloge pour la gare de la ville dont les aiguilles vont à contresens pour faire revenir les fils morts. Tout est symbolique à l’origine, touchant et inaugurant un nouveau siècle. Le bébé qui naît de cette fable est donc légitimement un revenant des morts, un être qui doit traverser le siècle à contre-courant et dont la mort finira ce même siècle. La fable du début est incluse dans une structure propre à la nouvelle. Une vieille femme sur son lit de mort livre un ultime récit mystérieux et troublant qu’elle gardait pour elle. Une majorité de nouvelles fantastiques sont construites sur ce schéma (une assemblée et un narrateur qui livre de façon réaliste une curiosité) et ici encore le même procédé ce poursuit car il s’agit d’implanter un élément merveilleux dans un univers banal sans chercher à le rendre extraordinaire. Tout le monde accepte l’idée qu’un homme puisse rajeunir, tout le monde accepte Benjamin Button, et si tout le monde l’accepte c’est aussi parce qu’il naît dans une Amérique Noire qui n’a pas encore acquis son indépendance et qui donc elle même peine à être acceptée à part entière (voir la scène avec un Pygmée lui racontant son séjour au zoo derrière la grille). Selon les époques de sa vie, Brad Pitt Button va incarner différents héros et David Fincher réussit parfaitement à jouer avec les codes des genres. Le héros solitaire d’une soixantaine d’années, encore plein de charme mais assez désabusé, le héros self-made men entrepreneur, le Steve MacQueen en moto, les années Lévis. Pour chaque période, Benjamin Button vient donc ressusciter par l’imagerie cinéphile des héros marquants. Preuve du talent et de l’ironie de Fincher, selon les époques, la photographie évolue. Les petits films anciens où le spectateur observe un homme frappé par la foudre et qui viennent s’intercaler montrent les débuts du cinéma, l’avant guerre est encore assez classique, la suite est léchée, mais l’image devient aussi plus lyrique, puis des fifties au seventies on trouve des images plus axées sur les corps et la beauté de la jeunesse. Comment ne pas voir dans les séquences de voiles une publicité pour Ralph Lauren ou pour du Parfum. L’ensemble fait partie d’un mythe jusqu’aux images contemporaines de l’hôpital en plein ouragan Katrina où l’image est plus crue, plus froide, plus dure. Et finalement, le film s’achève sur l’horloge démontée puis noyée par la tempête marquant ainsi la fin du XXèmè siècle, fin des souffrances et donc espoir d’un nouveau siècle avec pour Icône un Obama (noir, comme si enfin la lutte se finissait) venant remettre l’Amérique aux portes d’un nouvel horizon. Certes tout n’apparaît pas, Fincher n’avait pas prédit la crise par exemple qui ouvre aussi le nouveau siècle. Ce qui est certain c’est que Benjamin Button laisse derrière lui une fille redevenue normale qui, libérée de son passé, peut affronter l’ouragan.


    Ainsi David Fincher avec ce nouveau film va plus loin dans sa recherche de l’unisson entre le fond et la forme, livrant un film plus grand public qu’une bonne part de sa filmographie, il offre aussi un récit plus noir. Là où Panic Room ou Fight Club se finissait relativement bien, Benjamin Button n’a pas d’échappatoire car il n’existe pas en soi, mais seulement comme miroir d’un siècle. Alors certes, on pourrait reprocher d’avoir manqué certains points, d’avoir délaissé le but premier du film en n’abordant pas certains aspects historiques (les autres Guerres, les changements sociétaux…), mais David Fincher a préféré donner une chance à son personnage de vivre l’espace d’une heure son existence en se focalisant davantage sur sa relation avec Daisy. Et en accordant de la place pour cette histoire, il crée aussi un espace plus humain. Car contrairement à Forrest Gump qui voyait tous ses êtres chers mourir, Benjamin Button aura la chance de ne pas voir flétrir celle qu’il aime. Grand film de divertissement, Benjamin Button apporte différentes lectures possibles de son histoire sans égaler le souffle de Forrest Gump. Reste que ce film-ci est aussi beaucoup plus personnel dans ce qu’il nous dit que les précédents films de Fincher. Car une chose semble juste, c’est que le temps fait mûrir les œuvres et le travail de ce réalisateur.

Commenter cet article