Du nouveau sens pour les vampires: Morse, de Tomas Alfredson.

Publié le par ES

Que se passe-t-il dans l’univers du genre vampire. Un film pour adolescentes explose le box-office en vendant une histoire d’amour puritaine avec un vampire, une série reçoit des prix en tentant d’introduire les vampires dans le quotidien américain glauque et poisseux,  et peu à peu tout semble s’éloigner des traditionnelles thématiques et histoires à la Dracula. Déjà il y a trois ans, Timur Bekmambetov (à présent hélas plus connu pour son Wanted) avait ouvert la voie à une nouvelle génération de fictions vampiriques en retransformant la mythologie. Et voici que la surprise dans ce genre vient de la Suède où un jeune réalisateur offre pour premier film Morse, une merveille tant sur le plan esthétique que sur le plan narratif.

Dans un petit village à l’aspect très soviétique, bâtiment de béton froid, neige écrasante, petite école, peu d’activités que le café du coin, un petit adolescent essaye de survivre entre la séparation de ses parents et les brimades de ses camarades. Un soir, une fille et un gros monsieur débarquent pour emménager dans l’appartement à côté. Etranges et inquiétants, on découvre sans surprise que la gamine est un vampire (avec toutes les traditions du genre à savoir craignant la lumière, dormant dans un cercueil, ne buvant que du sang…). Une série de meurtre commence, alors que les deux enfants vont s’apprivoiser peu à peu. La relation amoureuse qui se crée devient trouble et le petit garçon finira par séduire la fillette avant de partir ensemble. Raconter ainsi, l’histoire ne ferait pas forcément plus envie que cela, or c’est pourtant sur ce schéma de base que Alfredson tisse un film ambigu et captivant.

Du genre vampire, l’homme n’oublie aucun détail sans tomber dans le film caricatural: les morts, le sang, les rituels (les vampires doivent être invités pour entrer chez quelqu’un), la force (la petite fait des bonds dans les airs)… Le changement tient au fait que ce vampire a 12 ou 13 ans qu’elle pourrait sembler faible, mais qu’elle apparaît tantôt comme un petit animal affamé et fragile (une scène est remarquable à ce titre : un homme revient du bar, homme doux, il voit une fillette couchée juste au niveau d’un petit pond et s’en inquiète, alors qu’il la prend dans ses bras, cette dernière se met à lui sucer son sang), tantôt comme une vieille âme qui a trop vécu et ne croît plus en grand chose. Son sbire qui la suit fait tout pour elle, mais ne le fait pas toujours bien ce qui le conduira être sa propre perte. La jeune fille va donc se retrouver seule et dès lors aura besoin d’un nouveau compagnon qui veille sur elle le jour. Alfredson maîtrise très bien tous les enjeux de la mythologie vampire en y ajoutant diverses symboliques qui viennent redynamiser le genre.
Le gamin est chétif, blond, pâle, tantôt cadavérique, tantôt poupard. La fillette est brune, forte, ensorceleuse mais par moment plus en vie que lui. Dès leur rencontre c’est dans cette ambiguïté que se place leur relation. Lui était en train de jouer avec son couteau, plein de rage dans ses mots, elle arrive toute innocente avant de lâcher une demande curieuse l’exhortant à ne pas tomber amoureux d’elle. Tout va très vite dans leur relation. L’échange de cadeau (le rubix cube), le flirt, la nuit ensemble très sensuelle où ces deux petits corps dorment nus, l’un contre l’autre comme deux adultes, les échanges en morse, l’entraide (il la sauve, elle le secourt). Et pour renforcer le discours, Alfredson travaille la photographie entre saturation des couleurs aux teintes chaudes ou bien froideur bleuté des plans. La neige qui ouvre le film vient placer le village au milieu de nulle part comme pour signifier qu’il ne s’agit que d’un conte, d’un endroit qui n’existe pas vraiment avant de partir par le train vers le monde réel. Cette relation être sensualité et froideur, jeux d’enfants et problèmes d’adulte, se finit sur une tonalité plus qu’équivoque. Dans le train, le garçon veille sur le coffre où repose la petite fille vampire, ils communiquent une dernière fois en morse, peut-être pour se dire « je t’aime beaucoup » phrase déjà lâché une ou deux fois. On en vient à se demander si le vampire n’a pas reprise le dessus sur l’humain puisque la scène peut se comprendre à la fois comme la fuite des amoureux ou comme la servitude du garçon qui reprend ainsi le rôle de l’homme venu au début avec la fille.
   
La violence vient derrière cette histoire apporter une dimension plus profonde. Le garçon est quelque peu pommé durant le film, sa mère est quasiment absente à l’exception d’une scène où les deux se brossent les dents, son père vit à la campagne, et quand l’enfant va le voir on sent tout le respect filial qui souhaiterait ressembler au paternel, porte les pulls trop grands de son père, agit comme lui… Embêté à l’école alors qu’il ne serait pas bête, le garçon est une victime de l’enfance, une victime coupable (en reprenant de très loin l’idée de François Bégaudeau) car la violence qui va se dégager de lui provient de cet aspect victime. Sous l’influence de la vampire, le petit se transforme progressivement. Suivant des cours de musculation, il devient plus fort, refuse d’être humilié et va finir par envoyer un coup de bâton dans l’oreille de son adversaire. Derrière eux c’est toute la société qui est empreinte de violence, d’une violence perdue dans un monde clos et sans réel espoir. Les actes de la vampire ne sont ainsi qu’un déplacement de la violence et n’apparaissent à ce titre pas plus dérangeant pour les habitants. La violence se joue aussi sur le plan du traitement réservé aux enfants, en effet l’homme qui s’occupe de la fillette s’en prend toujours à des enfants ou adolescent, mais ne parvient pas toujours à bout. Il serait donc possible de voir derrière cela une image pratiquement pédérastique où l’enfance est violée dans ses moments d’insouciance.
La violence finalement dépasse la question purement réaliste pour crever la question de l’âge des protagonistes. Le film de genre permet cela : Alors qu’on s’imagine l’enfant perdu, plongé sous l’eau d’une piscine par ses bourreaux de 15 ans, fin tragique et crue, voici que quelque chose survient et arrache en lambeaux les corps adolescents. L’eau devient rouge, c’est excessif (sans devenir grotesque) ce qui produit donc un effet plus « comique » de sauveur sauvage que d’horreur gore.

Nombre de personnes se trouvent intelligentes en faisant la parallèle du vampire (surtout jeune) et de la sexualité (on entend facilement, le vampire croque un homme, c’est un film gay, les gamins se croquent, elle suce le sang du garçon donc c’est sexuel, elle saigne = elle a ses règles…. Si si, ouvrez n’importe quelle revue, on retrouve ce genre d’analyse). Certes, ces analysent sont possibles, facilement démontrables, mais ce serait réduire un film, un genre, une mythologie à une vulgaire psychologie de foire. Le sang, outre la portée esthétique, va aussi avoir une portée symbolique plus forte. Quand Eli (la jeune fille vampire) entre dans l’appartement de Oskar (le garçon) sans y avoir été invitée, juste par défi de la part du jeune homme, elle sait déjà ce qui se produira, elle se met à saigner et pleurer du sang. C’est une image très christique aussi (combien d’image de Vierge Marie pleurant du sang), c’est ainsi aussi, derrière l’aspect menstruel, une représentation de l’innocence de la jeune fille, elle endosse les fautes du monde, les malheurs (ici la faute et les malheurs du garçon) pour en souffrir seul, sauf que cette fois-ci le garçon l’invite et choisit donc d’assumer aussi ses propres torts. Juste après, on découvre que la jeune fille n’a pas de sexe. Dépassant le cliché sexualité déviante, sexualité frustrée, névrose… on y voit encore une dimension biblique avec l’ambiguïté d’une personnage au caractère angélique qui semble sombre (comme Lucifer). Serait-elle alors la Tentatrice venue détourner l’enfant de sa vie réelle, possible, car derrière la dimension sacrificielle de leur relation, c’est la jeune fille qui l’emporte en retrouvant quelqu’un pour l’accompagner le jour, au moment où elle est vulnérable. On peut aussi y voir l’amour pur, parfait, courtois qui dépasse la relation physique pour être une fusion des âmes (allons un peu dans la grandiloquence).

Quel que soit l’angle adopté, le film recèle donc une pluralité de lectures sans être pour autant ni aseptisé, ni incompréhensible, c’est bien parce que Alfredson parvient à livrer une histoire dont on ne perd pas une goutte tout en ayant envie de le revoir pour mieux comprendre telle scène, la lire sous un angle différent à l’image de ces séances de morses qui offrent un éclaircissement sur la scène finale. Ne reste plus qu’à suivre ce jeune réalisateur pour voir s’il réussira à renouveler son exploit.

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