Harvey Milk aurait-il fait un bon Watchmen ?

Publié le par ES

Quel pourrait être le point commun entre Watchmen et Harvey Milk ? Apparemment peu de choses si ce n’est un certain penchant pour l’homosexualité ou alors de façon plus fine le président Nixon qui officiait encore au début de Harvey Milk et endosse le rôle d’un président en grande partie pacifiste dans Watchmen. Autre petit point commun, deux films, deux réalisateurs dont chaque film est attendu (pas forcément par le même public), et deux déceptions, du moins en partie.

    Watchmen où le récit de super héros has been mis à la retraite en pleine guerre froide, un complot politique, des trames secondaires complexes pour chacun des personnages et un final torturé. Harvey Milk où l’ascension de la cause homosexuelle dans une Amérique encore puritaine à travers l’arrivée au pouvoir du premier homme politique ouvertement avoué comme homosexuel. Pourquoi parler d’une déception ? Dans le premier cas, l’attente était graphique. Zack Snyder, après le remake réussi de l’Armée des morts et l’adaptation plutôt prometteuse de 300, devait réaliser Le film révolutionnaire visuellement qui porterait à l’écran un « roman graphique » culte. Or voilà, visuellement peu de trouvailles à l’exception du début du film et du générique. Les effets spéciaux sont souvent peu exploités et pas franchement jolis, à commencer par le docteur Manhattan, géant bleu, et sa maison de verre sur Mars. Utilisant à foison les ralentis, notamment dans les scènes d’actions, Snyder finit par lasser dans un classicisme de film d’action assez lourd, et le mélange entre sérieux du genre (action, violence, répliques pas mauvaises) et kitch ridicule (décor cartons, costumes peu crédibles) plombe l’allégresse générale. Du second film, à côté d’un classicisme carré dans la forme du film (on commence par la mort du héros, pour ensuite remonter chronologiquement entre réussite, défaite, victoire, défaite, peine amoureuse…), le scénario a tendance à allonger certaines scènes qui n’en avait pas besoin si bien qu’on arrive à la fin de la première heure en ayant l’impression que le film pourrait se finir.

    Alors pourquoi ces deux films produisent-ils quelque chose d’envoûtant qui contraint le spectateur à passer plus de deux heures à chaque fois dans une salle ? Tout d’abord parce que les deux réalisateurs (mais pour Gus Van Sant, cela n’est pas nouveau) sont doués et possèdent à chaque fois une certaine vision de leur monde et une maîtrise de leur art qui offre des moments passionnants. Ensuite parce que, dans un cas, l’interprétation parfaite des acteurs pour Harvey Milk et, dans le second, la trame narrative complexe contre balancent les faiblesses de ces deux films. Pas étonnant que Sean Penn ait raflé l’oscar du meilleur acteur. Jouer un homosexuel en soi peut sembler banal et pas franchement digne de prouesse, mais le mérite tient au fait que l’homme intègre à merveille les mimiques du vrai Milk et qu’il construit un jeu à la fois sensible sans tomber dans la cage aux folles. Il faut avouer aussi pour quiconque a vu d’autres films avec Maître Sean Penn ou l’a vu en interview (peu souriant, peu loquace) pour voir l’effort effectué et le travail d’acteur. Penn est de plus soutenu par des acteurs tout aussi bon à commencer par une autre vraie et bonne révélation, ou confirmation, en la personne de Emile Hirsch. Sa tête ne vous revient pas ? Pourtant il a été très remarqué avec Into The Wild d’un certain Sean Penn, avant de s’embarquer dans l’aventure Wachowski avec Speed Racer. Mais le garçon avait aussi montré son talent dans The Girl Next Door ou encore Alpha Dog. Assez proche d’un Shia Leboeuf par l’âge, Emile Hirsch en quelques films a prouvé qu’il savait composer avec une palette très large. Pour Milk, il incarne un jeune gay intelligent et vif qui va soutenir Milk dans ses campagnes. Drôle et en même temps fascinant, Hirsch vient ainsi épauler la prestation de Sean Penn.
    L’autre point fort de Harvey Milk tient à son montage (Gus Van Sant aux manettes) génial mélangeant images d’époque et prises de vue fictionnel. Gus Van Sant sait aussi bien effectuer un montage nerveux et jouissif rythmé sur l’air de ses chansons rocks comme dans le début du film, lorsque la communauté du quartier se rassemble et que les personnages apparaissent, qu’il sait filmer l’intimité des corps. Le tout baigne dans une douce lumière laiteuse qui rappelle ses autres films. Et finalement, c’est par la mise en scène de certaines séquences que Van Sant prouve son talent. Quoi que par toujours original, dès le début du film, le réalisateur tisse une parallèle entre l’opéra et la vie de son protagoniste qui est lui-même un amoureux d’opéra. Tout au long du film, les scènes alternent entre chœurs et défilés, et intimité de duos, tout comme dans un vrai opéra. La comparaison va plus loin encore. Alors que la proposition 6 est sur le point d’être refusée (proposition qui ôtait les droits civiques des homosexuels pour aller vite), Milk se rend seul à l’opéra, ému, de voir sur la scène la chanteuse mourir dans un Venise en carton pâte. Et voilà qu’il mourra lui-même quelques instants plus tard dans un bureau de la mairie. Le plan que choisit alors Gus Van Sant est intéressant, filmant uniquement le visage de Milk derrière une fenêtre, se reflète alors l’image du bâtiment de l’opéra signifiant ainsi que sa vie fut elle aussi digne d’un opéra tragique. Rideau, sortez les mouchoirs.

    Le travail sur les plans est aussi intéressant dans Watchmen, du moins par moments notamment dans les scènes de flash back. La mise en scène n’est jamais aussi bonne d’ailleurs que lorsque Snyder filme la violence. La scène en prison où les prisonniers se révoltent et veulent tuer l’un des Super Héros coincé en cellule offre cette séquence plutôt réussie. Un gros balourd attend devant les grilles de la cellule avec deux autres gaillards. Les trois sont convaincus qu’une fois qu’ils auront ouvert la grille, l’autre allait souffrir. Le premier se fait prendre les mains par notre Super héros et il se retrouve coincé devant la grille, les deux autres décident donc de lui couper les bras pour pouvoir ouvrir la pièce. On sent toute la rage de vengeance, ils entrent et voici que le premier se fait dézinguer sans la moindre difficulté. Le spectateur s’attendrait à une lutte, quelque chose d’extraordinaire or tout est balancé d’un coup. L’humour de Snyder dans ce film tient à cela : délayer les scènes d’action à l’exception de la dernière pour se pencher sur d’autres aspects de la vie des super héros. Il faut rire, la vie n’est qu’une blague, comme le répète Le Comédien, le héros victime au début du film et dont la personnalité se révèle minute après minute plus complexe qu’elle n’y paraissait. Et l’attrait du film tient justement dans le puzzle construit tant par les scénaristes de Snyder que les par les auteurs de la BD. Il faut accepter de se laisser perdre dans l’incompréhension, le mélange entre histoire réelle et fiction surréaliste, entre récits biographiques et enquête policière pour pouvoir peu à peu rassembler les pièces du tableau et profiter ainsi de la richesse du film.

    Du bon et du mauvais dans ces deux long métrages, reste à chacun le droit de pencher pour l’un ou pour l’autre selon ses propres sensibilités. Harvey Milk, has been reprenant sa vie en main pour le bien de l’humanité, aurait sans aucun doute fait un bon watchmen, reste à savoir quel aurait été son costume.

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