Les filles du RER

Publié le par ES

Chassé-croisé de trois films : L’Autre de Patrick Mario Bernard et Pierre Trividic, La fille du RER de André Téchiné et Villa Amalia de Benoît Jacquot.

L’une l’emprunte pour y voir son double, la seconde l’emprunte pour transformer la réalité, la dernière l’emprunte pour changer sa vie : le RER de près ou de loin revient dans chacun des trois films comme un symbole, un leitmotiv volant dans l’air. Trois films qui révèlent le style à la Française dans ce qu’il peut avoir de classique, mais aussi d’aventureux et d’exceptionnel, trois films bien différents qui se centrent sur le destin d’une femme. L’Autre suivait la déconstruction de l’identité de Anne-Marie, femme mure qui laisse son amant avant de devenir jalouse, de se perdre dans les méandres de sa schizophrénie et d’un monde urbain évanescent. La Fille du RER s’attachait à amener peu à peu les motivations qui poussèrent une jeune femme à s’inventer une agression dans le RER, le film ne tournant finalement que très peu autour des conséquences du mensonge. Enfin Villa Amalia révèle une femme qui plaque tout pour fuir sa vie et tenter de se reconstruire. Tisser un lien entre ces long-métrages n’est pas pure rhétorique. Les mêmes thèmes reviennent hanter les histoires de ces héroïnes en quête d’elles-mêmes : le voyage, la vie urbaine, l’envie d’évasion, la pluie, le trouble des personnalités. Car aussi différentes qu’elles puissent être, chacune évolue dans un univers à la fois proche et dissemblable : Paris. De Paris, la magistrale Dominique Blanc (L’Autre), voyait surtout des lieux ternes, sombres, une réalité crue à travers son métier d’assistante sociale, là où Isabelle Huppert (Villa Amalia) en pianiste compositeur ne voit avant tout que les quartiers chics et les banlieues sans soucis. Et entre elles, Emilie Dequenne se promène dans une banlieue ensoleillée qui n’empêche pas d’être rattrapée par la dureté du monde (le petit ami attaqué et en partie dealer de drogue). Paris se décompose et se recompose selon les besoins des réalisateurs. Paris s’ouvre sur ses périphéries pour offrir une vision de la ville très riche.


La fille du RER se démarque davantage sur le long terme que les deux autres films. Téchiné s’intéresse à la genèse d’un fait-divers, celui d’une jeune fille portant plainte pour agression dans le RER alors que rien n’est arrivé. L’homme ne semble vouer qu’un attrait réduit aux réelles conséquences, il peint un décor, un contexte, des circonstances. Il met en place ses personnages pour que leurs réactions par la suite semblent normales. Michel Blanc en avocat humaniste aux prises avec un fils difficile, Catherine Deneuve en veuve reconvertie en gardienne d’enfants, ce sont dans les petits détails que se révèlent et s’entrecroisent les êtres. Sa tentative a de quoi captiver, mais elle est aussi très risquée, puisqu’on finit en partie par ne plus trop comprendre où va le film. L’acte qui semble central se produit tardivement, le reste coule sans heurt, mais sans réel enthousiasme. L’histoire d’amour avec Nicolas Duvauchelle glisse simplement, le spectateur essaie de cerner en partie le personnage avant que celui-ci ne soit écarté de la narration. Les Témoins (son film précédant) revenait sur les années SIDA avec puissance et lyrisme, La fille du RER perd par moment un peu son souffle, quand bien même la manière de filmer (une photographie aux tonalités chaudes, l’art du silence, le jeu entre Deneuve et Dequenne) est maîtrisée. C’est finalement dans la scène à la campagne que les plus belles scènes opèrent. Alors que la jeune fille est partie se balader dans les bois, tandis que sa mère et l’avocat souhaitent lui faire avouer son mensonge sans oser le dire, c’est le petit fils de l’avocat, suffisamment grand pour comprendre les enjeux, suffisamment juvénile pour oser dormir dans le même lit que la jolie fille sans penser à mal. Irréaliste (un adolescent friqué qui préfère s’enfermer dans une cabane pourrie une nuit de pluie), la scène se charge de symbolisme et de poésie. La pluie vient laver les êtres avant même l’aveu de la culpabilité, culpabilité que Téchiné s’est efforcé de réduire en justifiant l’acte. La sensualité des corps ne fait qu’affleurer. Le dialogue entre les deux « enfants » vient libérer de toute convention, et c’est parce que le garçon dit clairement ce qu’il en est, que la fille cesse de mentir et de se mentir. Le vrai géni du film tient dans cette situation. Là où un réalisateur moyen aurait pu accès son scénario sur la mythomanie, la fille manipulatrice dans l’espoir d’avoir un film trouble à suspense, Téchiné réduit à néant cela en une scène (la mutilation volontaire) pour se concentrer sur la fragilité et la rigidité de son héroïne. Un soir de pluie comme tant d’autres, un soir de pluie proche du songe pour dépasser les jeux médiatiques et s’accepter soi-même.


La pluie est aussi un élément récurent des deux autres films. Les séquences d’ouverture semblent pratiquement se répondre : les phares de voitures la nuit, la banlieue morne et pluvieuse. La pluie offre à nouveau un accès à un monde parallèle : celui de la schizophrénie pour Dominique Blanc souligné immédiatement par la violence de la scène, du coup de marteau choquant et extraordinaire ; celui du rêve d’enfance, du désir de fuite pour Isabelle Huppert qui tombe sur un ami d’enfance improbable alors qu’elle suit son mari se rendant chez sa maîtresse. De plus, ce mélange des personnalités pour Ann Hidden (dont le nom souligne la personnalité trouble, l’envie d’évasion face à une identité cachée et enfouie). Les deux films détonnent par des séquences introductives brillantes et prometteuses.


Une fois passée les scènes d’ouverture, la construction des trois films semble à nouveau se ressembler : plusieurs parties assez facilement identifiables. Chez Téchiné, ces parties sont clairement explicites puisqu’il leurs donne des titres. Chez Benoît Jacquot (Villa Amalia) c’est par la stylistique générale (Ann décide de tout arrêter et prépare sa disparition, Ann fuit sans un mot à travers l’Europe, Ann se découvre enfin en dénichant une petite villa rouge en Italie) puisque chaque partie se distingue assez facilement par les tons de la photographie et même la bande sonore. Pour L’Autre, plus délicat, cette partition peut aussi se faire en trois temps : la séparation (Anne-Marie décide de rompre avec son amant plus jeune qu’elle), la quête pour débusquer la nouvelle amie de son ex, la folie. Rythme ternaire pour les trois films qui crée une mélodie et une dynamique propre.
Il serait possible de poursuivre encore un peu ce rapprochement symptomatique d’un esprit actuel. Ces trois long-métrages sortis à deux mois d’intervalle lancent un regard sur des êtres en crise, troublés, cernés par un monde assez angoissant mais duquel ils réussissent à extraire de quoi avancer, se transformer. Cet air du temps fascinant ne signifie cependant pas qu’en voyant un des trois, on voit les deux autres, car chacun se démarque et emprunte son propre chemin. Téchiné avec La fille du RER ne suit pas Catherine Deneuve, mais la fille, jeune et apparemment insouciante qui tente de s’affirmer comme elle le peut. Il s’attache ainsi à un personnage qui ne ressemble en rien aux autres héroïnes, ne serait-ce que par l’âge. Dominique Blanc n’a pas grand chose en commun avec Isabelle Huppert. Anne-Marie se perd dans son inconstance, se voit contrainte d’aspirer la misère sociale environnant dans son travail sans parvenir à s’en libérer. Anne-Marie a ainsi à affronter une peur grandissante, la peur de soi, de ce que l’on est vraiment, tandis que le personnage est cerné par les peurs « classiques » (pauvreté, vieillesse, maladie, solitude). A l’inverse, Ann décide un beau jour de dire NON, non à tout ce qu’on lui demande, de disparaître, de ne plus se statufier dans un rôle sclérosant. Son monde est froid, elle-même est froide, dans ses caprices de gamines, elle reste d’une distance étouffante jusqu’à son arrivée en Italie, à cette baignade où elle manque de se noyer. Benoît Jacquot travaille ses effets d’échos. Le film débute par la mort d’une mère, celle de Georges (Jean-Hugues Anglade), l’ami d’enfance qui réunit les deux personnages par hasard, et se clôt sur la mort de la mère d’Ann, qui réunit Ann et son père, homme froid et distant qui avait abandonné sa famille cinquante ans plus tôt. Cet effet cyclique montre à la fois l’évolution du personnage et en même temps une certaine immuabilité. Le changement ne se produit que par touche de couleurs. Les lieux dans lesquels Ann existent n’ont pas beaucoup évolué en soi : du ciment, du béton simple et épuré, mais le contexte les rend tout autre. A l’intérieur froid, urbain, moderne de l’appartement parisien  dont le sol se constitue de ce lambris façon ciment à la mode, succède un intérieur dépouillé, aux murs et aux sols assez similaires mais prenant cette fois la teinte italienne, la chaleur des pierres. C’est en tombant amoureux de cet endroit, que Ann parvient à retrouver un équilibre fragile.

Trois films, trois œuvres étonnantes de maîtrise (dans les images, le scénario, la bande son, les acteurs), trois histoires qui semblent dialoguer entre elles tout en conservant une originalité propre. Ces filles qui vivent au rythme du RER ont un côté touchant et troublant, tout comme ces long-métrages témoignent des encore possibles bonnes qualités du cinéma Français, tout en demeurant dans une orfèvrerie assez classique. Voilà qui paraîtra peut-être surprenant, mais si ces films sont fascinants c’est bien parce qu’ils peuvent être vus séparément comme ils ont été prévus de l’être et avoir de nombreuses qualités (et quelques défauts), et aussi ensemble, en y portant un regard identique, comme trois visions différentes et complémentaires d’un même tableau.

Publié dans Actu ciné Français.

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