Polar : Occident vs Orient Dans les brumes électriques de Bertrand Tavernier et The Chaser de Na Hong-Jin.

Publié le par ES

          Les histoires policières ne datent pas d’hier. Les crimes à résoudre, on en trouve depuis la Bible, durant le Moyen-Âge avant que ces histoires ne prennent forme en littérature autour de genres. Les maîtres des récits détectives, de Edgar Allan Poe à Conan Doyle, ont posé les fondations de l’univers policier. Mais ce fut surtout avec le renouveau du genre aux Etats-Unis avec le Roman noir (Hammett, Chandler…) que les enquêtes policières ont pris un tournant complètement littéraire et ont inspiré le cinéma. Difficile après soixante années de chef d’œuvres dans le genre policier d’offrir des films surprenants, alors que Hollywood d’un côté, puis toujours plus de nouveaux réalisateurs, usent jusqu’à la moelle les ficelles des films policiers (intrigues, stéréotypes, retournements de situations, motifs…). Difficile, mais pas impossible d’être surpris comme le prouvent ces deux longs métrages sortis à un mois d’intervalle. Coréen, The Chaser suit les tentatives d’un ex flic devenu proxénète pour retrouver une de ses prostituées disparue. Dans les brumes, de son côté relate l’enquête d’un policier autour d’une affaire de meurtre de jeune fille, de magouilles mafieuses sur fond de tournage d’un long métrage.


    Pour un premier film, Na Hong-Jin ne rate pas son entrée. Rappelant par moments le ton de Mémories of Murder d’une autre Sud-Coréen, Bong Joon-Ho, The Chaser développe une trame narrative particulière puisque l’enquête en soi est balayée en une demie heure. Joong-Ho arrête le jeune homme quelque peu perturbé très rapidement. Pourtant le film se poursuit, montrant les lourdeurs d’une administration policière qui finira par relâcher un meurtrier déjà soupçonné par le passé car trop occupée par l’image médiatique du maire, la politique prenant ainsi le pas sur la sécurité des citoyens. Et le suspens ne tient pas juste au fait de savoir s’ils trouveront suffisamment de preuves, mais aussi et surtout au fait que la jeune prostituée qu’on croit morte et toujours enfermée dans une salle de bain est en réalité vivante, dont la petite fille suit le policier renégat comme une ombre de morale. Le réalisateur réussit à alterner un ton très dramatique et sombre, et une apparence plus humoristique par la balourdise des policiers, dont notamment cette scène fabuleuse où les différents niveaux hiérarchiques de la police se disputent le droit d’embarquer le suspect. Le choix de Na Hong-Jin se résume pour une part dans un travail scénaristique pour partir de clichés du genre (le flic pourri et violent, le meurtrier malade dont on découvrirait les motivations, la prostitué pure, le flic plutôt gentil…) pour s’en écarter, leur donner une complexité assumée. Voilà qui est salutaire puisqu’on goûte ainsi un plaisir certain à découvrir les différentes facettes des personnages. L’autre réussite tient à la gestion de l’action. Peu de coups de feu, de poursuites en voiture effrénées, d’explosions, de litres d’hémoglobine, le film opte pour un traitement plus nuancer, plus réaliste, urbain. Les poursuites se font à pied dans les ruelles où la fatigue des protagonistes dans leur course se fait sentir, les scènes violentes se résument à des coups de marteaux. Il faudra noter à cet égard la séquence où le meurtrier tente de tuer la jeune femme qui se débat comme elle peut, augmentant ainsi la tension du spectateur et l’horreur d’une violence qui ne part pas dans la surenchère.



    La maîtrise des personnages, Bertrand Tavernier s’y confronte aussi dans son long métrage. Pour le coup, l’homme n’en est pas à son premier coup d’essai puisqu’ avec plus d’une trentaine de films à son actif très éclectiques dont Le Juge et l’Assassin, La vie et rien d’autre, La fille de d’Artagnan ou Holy Lola, il connaît indéniablement certains rouages du métier. Et pourtant, se réinventer à chaque film est possible. Direction la Louisiane pour ce nouveau long, exit Isabelle Carré et Jacques Gamblin, Tavernier dirige un monstre du cinéma Américain Tommy Lee Jones qui pour l’occasion, après No Country for Old Men, endosse à nouveau le rôle d’un policier « shérif » proche de la retraite. Dans ce nouveau film, une jeune fille est retrouvée morte dans les marrées poisseux de Louisiane, la jeune fille se prostituait, ce qui ouvre sur bien des pistes de suspect. Puis un autre corps est ressorti des eaux, un vieux squelette avec une chaîne autour du coup qui va faire resurgir un passé sombre de la petite bourgade. Car là où le film aurait pu tomber dans l’enquête pure et dure, c’est à nouveau dans l’exploration des personnalités que l’histoire retrouve une richesse intrigante. Le vieux policier est assailli par un crime de jeunesse qu’il ne parvenait pas à résoudre clairement. Un acteur frivole se met à avoir des sortes de visions, tenant à l’alcool pourrait on penser. Or, par cette vision, deux êtres opposés (l’acteur et le flic) se rencontrent. Le premier voit sa copine tué sous ses yeux par une erreur de la part du tireur, le flic ayant prêté son manteau à la jeune fille quelques instants plus tôt. Le second finit par l’accueillir chez lui. Le puzzle que construit Tavernier n’a d’intérêt ici que parce qu’il s’éloigne du policier traditionnel en s’aventurant sur l’expérience humaine, la recherche d’une vérité douloureuse. Au fond, savoir qui a tué n’a aucun intérêt, c’est résoudre le crime, le comprendre qui vient donner une clef pour avancer. Flirtant avec le surnaturel, tirant des parallèles et des réflexions sur le cinéma, ajoutant quelques échos aux films mafieux, rendant hommage tant au genre policier Français qu’à l’esprit du cinéma Américain, il est difficile de ne pas apprécier le travail brillant de Tavernier.


    Des êtres à part, en équilibre constant avec les stéréotypes du genre, des scénarios extrêmement bien dessinés pour éviter de tomber dans les histoires banales et la surenchère, une photographie à chaque fois léchée et une mise en scène qui sait dans les deux cas alterner périodes de tension et d’actions et temps mort, où le spectateur peut souffler un peu. Il pleut dans ces deux films, comme souvent dans les polars, mais cette pluie ne sert plus juste à donner une atmosphère, elle vient agir sur le récit, servir le travail sur l’espace. Car les deux réalisateurs parviennent à manier l’utilisation des lieux avec un plaisir délectable ( que ce soit dans les labyrinthes marécageux ou les dédales de ruelles). Alors qu’on pouvait être déçu par les tentatives d’un Chabrol, par les déchets tel les Cavaliers de l’Apocalypse ou le Premier Cercle ; the Chaser et Dans les brumes électriques viennent prouver de l’étendue possible du genre et de la variété de traitement. La démarcation entre Est et Ouest ne se fait plus réellement sentir de ce point de vue, chacun empruntant chez le voisin ce qui lui a plu. Ne reste qu’à savourer.

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