Politist, Adjectif, ou la vivacité du cinéma Roumain

Publié le par ES

19190218.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20091028_025905-copie-1.jpgUn jeune homme sort d’une maison, emprunte une rue d’un pas tranquille, puis disparaît peu à peu de l’écran. Passé un temps, un autre homme surgit dans l’image, la traverse d’un pas plus alerte et silencieux avant de disparaître à son tour. Ce genre de plan séquence se répète tout au long du nouveau film de Corneliu Porumboiu, réalisateur Roumain appartenant à cette nouvelle génération de cinéastes qui viennent depuis quelques années insuffler une vision puissante et singulière, à l’image de la Palme d’Or en 2007, 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Cristian Mungiu. Politist, Adjectiv est le quatrième film du réalisateur après 12h08 à L’Est de Bucarest qui, déjà remarqué au Festival de Cannes 2006 en recevant la Caméra d’Or. Cette fois-ci, Porumboiu s’intéresse à l’univers policier dans une petite ville anonyme.

Cristi, un jeune policier, enquête sur une banale affaire de dealer de drogue et mène une planque depuis une semaine, il se cache, suit un jeune et ses deux amis, note chaque mouvement, chaque détail, et attend. Du film policier, on connaît par cœur les courses poursuites, les enquêtes, les tirs, mais rarement les planques, ces longs moments où il n’y a rien à faire. Porumboiu s’efforce de faire ressentir au spectateur tout le gouffre que peut représenter les filatures. L’homme n’a pas peur de construire un film d’une lenteur envoûtante dans laquelle il convient d’entrer pour apprécier chaque plan. Car son choix était osé. Sur les deux heures que durent le film, la moitié se déroule sans parole, que le bruit de la rue, des pas sur l’asphalte, du piétinement du policier, de la rumeur. Rien n’est dit, le spectateur se retrouve confronter à ce silence, doit s’efforcer de comprendre ce qui se joue. La trame se met en place peu à peu, les enjeux auxquels est confronté le policier se bâtissent en crescendo pour déboucher sur la tension finale.

Là où la maîtrise du temps est souvent oubliée chez beaucoup de réalisateurs qui peinent à couper les scènes trop longuettes, Porumboiu tient de bout en bout son film. Les longueurs ne sont ici jamais involontaires, la réflexion sur le temps est impressionnante et se conjugue avec un travail sur la maîtrise spatiale de ses images. Car, les lieux conservent toujours une part d’implicite. On se sait en Roumanie davantage par les propos des personnages que par un décor forcé. Et cette Roumanie apparaît par moments bien sombre dans la confrontation entre le jeune policier et son administration. Lui se veut réformateur et tourné vers le futur, convaincu que les jeunes ne seront plus pourchassés par la police pour simplement avoir fumé un joint ; son administration ne l’envisage pas ainsi. Cette confrontation finit par prendre le pas sur la filature à l’image du bras de fer final époustouflant où la logique et la machinerie administrative (un zeste kafkaïen) l’emporte sur l’idéalisme.

    Mais le talent de Porumbiou dépasse ces aspects en insufflant à son histoire un humour extraordinaire par touches qui viennent ajouter une autre dimension à ce long métrage. Difficile de décrire et de raconter les échanges, que ce soit entre le jeune homme et sa femme, avec ses collègues ou ses supérieurs. Il faut s’arrêter sur l’avant dernière scène, un implacable et hallucinant plan séquence dans le bureau du chef de la police. Le jeune Cristi, son collègue et le patron forment un triangle où l’un refuse de se plier aux règles, ne supportant pas l’idée d’envoyer en prison un adolescent pour avoir fumé un joint, l’autre un peu lâche ne rêve que de sortir et le dernier impassible est convaincu dès le début qu’il l’emportera. Entre conversation faussement badine et rappel de la loi, voici le supérieur qui requiert un dictionnaire et s’acharne à décortiquer chaque mot prononcé par le jeune homme qui explique avoir « mauvaise conscience ». Le final sera sans appel, ayant prouvé l’invalidité du propos de mauvaise conscience, le chef ne laisse que deux choix : soit le jeune suit les ordres comme sa vocation de policier le nécessite, soit il démissionne. Ne rien gâcher de la dernière séquence aux tonalités nettement plus sombre, n’empêche pas d’expliquer en quoi le long plan séquence précédant fait ressortir de la tension un humour particulier et fin dans cette réflexion sur les mots poussée à l’extrême, doublée d’un comique plus bon enfant par la présence du collègue débonnaire.

    Une maîtrise parfaite, un sujet assez rare dans son traitement, des accords convaincants, voilà de quoi faire de Politist Adjectiv, une des révélations de la sélection Un Certain Regard à Cannes. Une chose est sûr, si les productions arrivent au compte goutte, la Roumanie reste un pays à suivre par cette vivacité de ton et de réalisation.


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