Entre deux rires : Looking for Eric et Jusqu'en Enfer

Publié le par ES

Quels points communs pourrait-on trouver entre ces deux films ? L’un est un drame social, l’autre un film d’horreur. Pourtant, outre une date de sortie identique qui les a placés en concurrence et une présence à Cannes, les deux longs métrages tirent du côté de la comédie, tentant de faire rire avec des genres qui ne s’y prêtent pas forcément.


Ken Loach n’aura pas eu de Palme avec son nouveau film et c’est normal, puisque ce Looking for Eric est plus sympathique qu’il n’est exceptionnel. En intégrant Cantona dans son histoire, il vient sauver un autre Eric, le protagoniste, dont la vie n’est pas franchement au beau fixe. La première séquence se clôt sur une tentative de suicide en prenant un rond point à contre sens jusqu’à l’accident. On comprend qu’il est malheureux et il a de quoi ! Entre deux fils adolescents qui ne respectent rien et mettent la maison à sac, un boulot de facteurs entouré de Messieurs communs, des pans de vie regretté, une fille devenue mère…  Le misérabilisme sonne à son apogée en ce début de film. On pourrait s’attendre au pire et soudain, voilà que cet Eric postier  chope un joint en douce à son fils et se l’allume dans sa chambrée, histoire de décompresser. C’est à ce moment-là qu’un second Eric, plus Français, surgit et va commencer à faire la conversation avec l’Anglais. Sauvés ! Nous le sommes, car le larmoyant cède la place à un humour plus ou moins fin, mais toujours sympathique. Tout est dit de toute façon dans cette première scène. Eric roulant dans le sens contraire des aiguilles d’une montre ne cherche qu’à revenir dans le passé, à corriger ses erreurs et il y parviendra avec l’aide moral du King Cantona.


Joli petit film donc qui se clôt sur une happy end appuyée. Joli, mais pas seulement. Ken Loach ne se contente pas de livrer une comédie douce amère, il met en scène un film avec tout son talent de cinéaste et construit une œuvre dont le rythme est surprenant. Les changements rythmes sont en effet ce qui donnent une impulsion à l’intrigue, à la réalisation en modifiant soudainement l’ambiance et le climat. Alors que le début semble très pessimiste, l’apparition de Cantona vient chambouler les rôles de personnages secondaires et apporter une souffle humoristique marqué qui donne des allures de comédies gentillettes où le héros reconquiert la belle. Mais voilà qu’un élément perturbateur vient complètement transformer et ce de manière violente l’atmosphère. L’un des jeunes fils est coincé dans une bande, contrait de cacher un revolver pour un petit gangster teigneux que même le père ne parvient pas à raisonner. On pourrait en rester à ce niveau, sauf que Ken Loach en profite pour glisser une critique de l’état policier qui se construit actuellement dans une scène de descente de police dans la maison familiale très choquante. Le spectateur qui se sentait à l’aise se retrouve brusquement confronté à une nouvelle donnée qu’il n’avait pas envisagé, le film noir rejaillit. Et pourtant, aussi brusquement qu’elle est apparue, cette ambiance est très vite écartée pour aboutir sur une morale gentillette résumable à un « rien ne vaut les amis » et ponctué d’une scène où les supporters mettent tous un masque de Cantona avant d’intimider le gangster. C’est ce va-et-vient entre deux tons très différents, deux envies de la part de Ken Loach, qui relève le niveau du film et évite de ne le laisser qu’au simple rang de comédie britannique. On pourra certes reprocher quelques facilités, notamment côté Cantona en le faisant traduire à chaque fois ses propos du Français à l’Anglais et en le transformant par moments en un Jean Claude Van Damme aux proverbes inspirants… mais Steve Evets, le Eric du film et la révélation, ajoute à la fois une profondeur et une fraîcheur plaisante qui évitent d’ennuyer le spectateur. 


En face, l’autre film emprunte des sentiers très différents. Sam Raimi revient à ses amours de jeunesse (Evil Dead) et délaisse pour un temps la marque SpiderMan (ce qui permet de montrer ainsi qu’il n’a pas trop perdu de son talent). Avec Jusqu’en enfer, alors qu’il prépare déjà un Evil Dead 4, Sam Raimi fait un brillant hommage au genre horrifique et gore. D’une certaine manière, son film aurait pu rejoindre celui de Tarantino (Death Proof) et de Rodriguez (Planet Terror) car il s’amuse avec les codes tout en créant une vraie histoire qu’on se met à suivre avec joie. Une jolie blonde est en concurrence pour un poste de direction dans sa banque, son mari est professeur, ils filent le parfait amour et tout semble aller. Hélas, la blonde n’a d’autres choix que d’être un peu moins gentille si elle veut avoir le poste et refuse un nouveau prêt à une vielle femme. Erreur de jugement de sa part car cette vieille est une gitane qui pour se venger de la honte subie lui jette un sort, un terrible sort, le Lamia, qui après trois jours de visions doit l’emmener en Enfer. Il s’ensuit alors dans une intrigue des plus classiques les tentatives pour comprendre, la lutte avec la raison (le mari jouant notamment le rôle du monsieur rationnel), le combat contre le démon, la fausse victoire et la mort attendue depuis le départ. Car Sam Raimi n’a aucunement l’intention de réaliser un film gentil où après avoir eu peur, on est heureux de voir l’héroïne sauvée. Non, il signe une histoire méchante où la femme est condamnée à pourrir en Enfer, notamment du fait qu’elle va finir par devenir nettement moins gentille.


Résumé ainsi, façon série B pour enfant, le film n’aurait pas grand attrait, mais c’est en se libérant de son histoire que Raimi tisse une œuvre délirante et drôle, sans omettre quelques sursauts. L’hommage se fait dès la première scène. Débutant avec la fin d’un ensorcellement qui s’achève mal, on découvre la guérisseuse voyante proclamer un « on se reverra » qui ouvre ainsi la route vers un second maléfice. Si Jusqu’en Enfer fait rire c’est notamment parce que Sam Raimi n’hésite pas à en rajouter dans les effets gores et rebutants. La vieille notamment est des plus réussies. Dès son entrée, alors qu’elle patiente, voilà que madame pose son dentier pour prendre un bonbon qu’elle ne finira même pas. Un peu plus loin dans le parking sombre, alors qu’elle attaque la jeune femme, elle tente de la mordre mais perd son dentier et se met à sucer le menton de la fille telle une grosse limace. Et puis, découvrant qu’elle est morte et allant à son enterrement, voilà que la jeune fille tombe et que le cadavre lui tombe dessus, déversant tout le liquide de conservation sur le visage de la blondinette. Le gore ressort aussi dans l’exubérance des détails. Alors que Christine (la Blonde) est à son boulot, elle se met à saigner du nez. Son patron approche pour voir si tout va bien et voilà qu’une véritable fontaine d’hémoglobine lui sort de son pif et repeint la salle de la banque. Plus loin, subissant la terrible épreuve du dîner avec les beaux parents qui la prennent pour une fille de la ferme, voilà qu’un œil apparaît dans le gâteau de Christine. Et les scènes s’enchaînent, sans jouer la carte de la parodie à la Scary Movie. Espérant rompre le sort en sacrifiant un animal, Christine trucide le mignon petit chat qu’elle avait. Mais voilà que lors d’une séance de spiritisme où ils tentent d’entrer en contact avec le Lamia, celui-ci apparaît et finit par recracher le chat en déclarant que cela ne suffira pas pour racheter l’âme de Christine. Voilà qui est sans aucun doute un des effets les plus inattendus du film.


Sam Raimi s’amuse aussi à truffer son film d’incohérence propre aux films de série B. Deux exemples pour ce faire : alors que Christine est dans la voiture et qu’elle s’enferme à clef pour que la vieille n’entre pas, celle-ci balance un pavé pour casser la vitre, puis ouvre la portière comme si de rien n’était (et surtout comme si elle ne venait pas d’être verrouillée). Et voici qu’à la fin, se rendant dans le cimetière pour déterrer la vieille sous la pluie, elle creuse en deux temps trois mouvements un gigantesque trou qui se remplit aussitôt des eaux de la pluie. On est dans le fantastique pur, le plus incroyable possible et assumé. Et pour servir le film, le trio choisi par Sam Raimi avec la géniale Lorna Raver dans le rôle de la vieille (qui apparaît ici pour la première fois au cinéma après une vingtaine de passages en série), la assez banale mais convaincante Alison Lohman, et le jeune Justin Long (habitué des films d’horreur avec Jeepers Creepers) reste toujours aussi sympathique dans un second rôle. Nettement plus enthousiasmant que les Spiderman, ce Jusqu’en Enfer ne déçoit pas.


Deux films très différents, mais qui explorent chacun à leur manière la voix de l’humour avec réussite. Deux détours dans leurs filmographies qui n’auront rien remporté à Cannes, mais qui auront montré que ces deux réalisateurs ont encore des choses à filmer.

Commenter cet article