Alice et ses petites contrariétés

Publié le par ES

mxb12zt3.jpgAlice, It’s me ! Pourrait clamer Tim Burton au vue de son nouveau film. Tout comme Alice, qui tente de ne plus suivre le lapin et la carte du destin sans pouvoir véritablement s’en extraire, Tim Burton semble vouloir échapper à un scénario préétabli sans parvenir à le dépasser pour autant et c’est dans ce problème épineux que réside la faiblesse d’Alice au Pays des Merveilles. Car si l’histoire d’Alice était proche de l’univers de Burton, il s’agit bien d’une sorte de suite au dessin animé commandé par Disney, davantage que d’une pure adaptation du livre. Alice revient plusieurs années après son premier passage dans un monde dont elle a oublié l’existence, un monde en perdition qui a besoin de son champion pour reconquérir sa liberté et sa joie de vivre. Les suites merveilleuses ont déjà été vues à l’écran, Hook revenait au pays de Peter Pan, Le monde de Narnia joue sur les sauts de temps… Alice n’a donc qu’à emprunter le chemin basic et se laisser guider. L’idée était sympathique, revenir aux Pays Merveilleux pour revivre, redécouvrir les personnages loufoques, les sensations mélancoliques de l’enfance, mais cela ne pouvait suffire apparemment puisqu’il fallut ajouter cette histoire simpliste menant à un combat final sans surprise.

 

alice-au-pays-des-merveilles-image-1-grand-format.jpgAlice a donc 20 ans, a perdu son père, est censée se fiancer, mais Alice est une tête brûlée qui refuse de mettre des bas, de se marier sans amour et de vivre dans l’illusion. Alice la rebelle et Alice l’acculée se laissent entraîner à la suite du Lapin (qui à présent n’est plus vraiment en retard) dans le terrier. Tim Burton s’amuse à faire repasser la jeune Alice par les différents lieux connus depuis le dessin animé : la forêt, le chat, la Chenille, la séance de thé chez le Chapelier, le jeu d’échec, le château de la reine rouge… Avec joie, le spectateur plonge dans ces décors colorés où les personnages semblent avoir conservés une bonne part de leur folie. Hélas Tim Burton, comme beaucoup d’autres, ne brille jamais complément quand il s’agit de commandes. Sa Planète des Singes a vite été oubliée par exemple. Voulant mettre beaucoup de choses, il ne prend pas toujours le temps d’explorer les possibilités qu’offraient ce retour à Wonderland. Alors que ses derniers films tournaient beaucoup autour de la musique et des chansons (dont sa comédie musicale Sweeney Todd), alors qu’on attendait de retrouver un des éléments caractéristiques de Disney (comment ne pas avoir en mémoire le « On vous souhaite un joyeux non anniversaire », cette chanson entêtante et impossible à chanter lors de la partie de thé), aucune chanson ne vient animer l’aventure. La perversité en prend un coup au passage. chat-potte-85d7d.jpgLe chat dodelinant du dessin animé et un brin inquiétant, devient chez Tim Burton un gentil chat sympathique et espiègle (avec ce bref clin d’œil à Shrek lorsqu’il tente de faire ses yeux de petit chaton). Si la chenille lance des « idiotes » à l’intention d’Alice, même la Reine Rouge devient sympathique dans cette nouvelle version. Ce qui n’était qu’un rêve d’enfant, à la fois merveilleux et cruel (cette fable du morse dévorant les petites moules, cette nuit dans les bois entourée d’oiseaux hybrides…) devient un monde chimérique où Alice s’efforce de se convaincre qu’il s’agit d’un rêve.

 

 

alice-au-pays-des-merveilles-it-s-tea-time1.jpgMais ne soyons pas trop prompt à juger ces nouvelles aventures de la blondinette. Tim Burton peut bien avoir les mains liées, cela ne l’empêche pas de s’amuser encore. Car les thématiques chères à l’homme reviennent hanter ce nouveau film. La mort (le père décédé, les têtes coupées autour du château), l’handicap et la difformité (la Reine Rouge avec sa tête gonflée, entouré de pantins jouant les difformes), la différence (tous les héros Burtonien sont toujours un peu à côté de la normalité), le borgne (être dual, image du monde ambivalent), les portes (la scène où Alice tombe dans le terrier rappelant par exemple les portes des fêtes dans L’Etrange Noël de Monsieur Jack), le miroir… Tim Burton se plaît à distiller, avec peut-être davantage de subtilité que dans Charlie et la Chocolaterie, tous ses aspects qui lui sont chers et sont propres à son univers. Comment ne pas voir ainsi un clin d’œil à Edward aux mains d’argent, lorsque le chapelier tisse en deux secondes une mini robe pour Alice ? Tim Burton le facétieux ne s’arrête pas à ces deux traits (une adaptation qui conserve en même temps son univers personnel), il ajoute dans cette folie un humour oscillant entre amusement bon enfant (les différents animaux farfelus qui se mettent à parler) et ironie plus fine. Le chat malicieux prend le chapeau du Chapelier, puis revient pour le lui remettre et lance avant de disparaître dans les airs un « good bye sweet hat » (prononçant le « hat » comme un « heart »), les jeux de mots viennent agrémenter des situations plus banales. Non content de jouer avec son monde fictif, l’homme s’amuse aussi avec son spectateur pour mieux le faire participer à sa création. Tim Burton astucieux ajoute des personnages peu développés à l’origine et leur donne une importance géniale. Evidemment le chapelier fou incarné par Johnny Depp devait prendre de l’importance, là où il n’était qu’un rôle sans grande valeur. Depp, qu’on pourrait accuser de rejouer sans cesse la même personne, réussit encore une fois à rendre crédible un fou en construisant un personnage nouveau. Jouant de tout son poids, usant d’une petite voix fluette ou d’une voix grave et tonitruante en singeant le révolté, ce Chapelier est encore une fois passionnant à suivre, imprévisible et réussi tout bonnement. L’autre personnage très bien construit n’est autre que la Reine blanche. Anne Hathaway prend les traits de la sœur princière parfaite, évoluant dans un monde blanc, polis, un peu niais, mais cette reine blanche s’apparente davantage à un personnage issu de Shrek qu’à Blanche Neige. A moitié folle par moment, tout en conservant des mimiques et une gestuelle de nunuche, la voici par exemple composant une potion pour Alice, ajoutant des doigts morts, crachant dans le chaudron. Reine bien peu habituelle chez un Disney. Burton s’amuse aussi, assez intelligemment quoi que sans grande finesse, à faire correspondre le monde merveilleux et le monde réel. Les deux sœurs sont un reflet des deux frères du pays des merveilles, le chapelier fou est aussi roux que l’est le prétendu fiancé d’Alice, la Reine Rouge meurtrière évoque cette belle mère aimant chasser les lapins,… l’ultime farce ambiguë du récit tenant à ces dernières répliques. Alice choisit l’indépendance à une vie de bonne épouse fortunée et convainc l’ancien collaborateur de son père de partir commercer à Hong Kong, avec la Chine. Tim Burton réécrit avec plaisanterie l’histoire d’Angleterre, donnant grâce à Alice à cet empire en perdition l’opportunité de partir commercer avant tout le monde là où l’économie se ferra un siècle plus tard. Peut-être peut-on y voir aussi l’intrusion de l’Asie, vers lequel Disney se tourne à présent. Curieuse fin bien loin des Disney habituels où l’héroïne vit et heureuse avec beaucoup d’enfants.

 

alice-pays-merveilles-bande-annonce-L-1.jpegLa nouveauté pour Tim Burton cette fois apparaissait dans l’usage de la 3D. Si le film n’a pas été tourné avec cette caméra soi-disant révolutionnaire que Cameron a employé, cela n’empêche pas Alice d’appartenir à ces premiers films 3D nouvelles générations devant convaincre pour la pérennité d’une certaine industrie du cinéma qui compte beaucoup sur cet ajout. Travaillés en post production, les effets visuels rendus avec les petites lunettes sont jouissifs cette fois. Jouant à la fois sur les volumes (les profondeurs de champ) et le relief, les effets sont nombreux, faisant sortir des papillons de l’écran par exemple. Burton offre quelques séquences proches de l’attraction divertissante comme ce plongeon dans le terrier ou la scène de bataille finale. Et à côté d’une 3D parfois un peu brouillon (certaines séquences de la première partie utilisent une 3D facile avec un fond flou pour aider au relief, d’autres semblent avoir été oubliées et redeviennent plates), Tim Burton témoigne de son talent. Alice doit être demandée en mariage, mais est perdue, face à elle toute une foule la scrute, scrute son « oui », l’effet de profondeur vertigineux fait alors ressentir le propre vertige d’Alice face à une situation dont elle ignore le dénouement. Pour une fois, la 3D apporte véritablement une dimension au film, tant dans les images psychédéliques que dans ces séquences réelles (à quand donc un film d’auteur utilisant la 3D ?).

 

 

Alice, douce Alice au pays des merveilles parvient à entraîner avec elle le spectateur. Si l’histoire n’est pas très utile dans cette adaptation (dur semble-t-il de concilier le fond et la forme), on se laisse emporter par une douce folie signée Burton. Il faut donc prendre le film pour ce qu’il est : un Disney (pas le meilleur, mais pas le pire non plus) réalisé par un artiste à la personnalité forte qui a su ajouter une saveur particulière. Ni tout à fait Burtonien, ni tout à fait Disney, cet Alice au pays des merveilles vogue de son propre chef. Si l’avenir artistique de Burton reste incertain (arrivera-t-il à retrouver une souffle complet et non plus à ramer dans ses propres eaux comme il le fait depuis quelques films sympathiques, mais moins brillants ?), on peut déguster et croquer dans ce petit gâteau acidulé.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article