Cleveland contre Wall Street, de Jean-Stéphane Bron.

Publié le par PS


Cleveland fut une ville très rapidement frappée par la crise économique aux Etats-Unis. Des milliers de personnes n’ayant plus de quoi rembourser leurs prêts se virent expulser de leurs maisons et tout un quartier est tombé à l’abandon. Révoltés contre un système bancaire qui les a ruinés, les habitants de Cleveland avaient déposé une plainte pour qu’un procès ait lieu entre eux et les banques de Wall Street, jugées responsables de la crise des subprimes. Hélas, ce procès a été constamment reporté grâce à l’acharnement des avocats de Wall Street. Dans ce contexte, Jean-Stéphane Bron était venu à Cleveland pour filmer le procès et l’impact de la crise sur les petites gens. Comme le procès n’est jamais venu, le réalisateur Hélvétique de plusieurs documentaires et d’une fiction a décidé de filmer un procès fictif de Cleveland contre Wall Street avec les vrais protagonistes de l’histoire afin de mettre en lumière les causes d’un tel drame.

celveland.jpgCleveland Contre Wall Street
est donc un documentaire fictionnel, le procès n’est pas réel, mais il met en scène ce qui aurait pu arriver et permet de rendre les témoignages du film et le travail documentaire plus vivants, sous une forme et une mise en scène très travaillée et dynamique. A la barre se présenteront des pères de familles ayant tout perdu, des courtiers, un membre du conseil municipal, un ancien conseiller de la maison blanche. Le but officiel est ainsi d’agencer les différents points de vue et opinions pour construire une vision globale du problème et des causes. L’ennui est que Cleveland contre Wall Street a aussi un but tout à fait subjectif de documentaire à charge, dans la veine d’un Michael Moore par exemple, même si le procédé est bien différent. Jean-Stéphane Bron accuse lui-même clairement les banques d’être responsables et semble espérer que son docu-fiction pourra peser dans la balance, le rêve de voir un film devenir acteur d’une controverse. Pour ce faire, il emploie son talent de metteur en scène, son savoir-faire de cinéaste ainsi que l’un des meilleurs directeurs de photographie français actuellement (Julien Hirsch à qui l’on doit les images notamment de Lady Chatterley, Versailles, Je veux voir ou encore des films d’André Techiné). La forme relève davantage d’un vrai film que d’un documentaire traditionnel et vient appuyer l’opinion du réalisateur. Les premiers images introductives en noir et blanc (comme des clichés pris sur le vif, à la volée pour donner plus d’impact), les séquences en voiture sur fond de piano pour montrer avec une fausse sobriété le quartier dévasté, les scènes off où les témoins peuvent raconter leurs histoires pour que le spectateur ait davantage d’empathie, tout est bon. Durant les scènes de procès, chaque fois qu’une personne (personnage) dit un argument en faveur de Cleveland, la caméra filme la réaction de la salle, les hochements de têtes approbateurs pour que le spectateur soit lui aussi convaincu qu’il s’agit d’un bon argument. A l’inverse, dès qu’un point va davantage en faveur de Wall Street, le hors champs sonore fait entendre la rumeur de la salle, la désapprobation et la consternation. Autre élément scénique, les deux avocats choisis sont filmés de telle manière que l’avocat de Wall Street semble moins sympathique, plus cynique et malin que celui de Cleveland, dont la scène de dîner dans sa maison le présente comme un bon père de famille.


Cleveland contre Wall Street est donc à prendre pour ce qu’il est : un film hybride et polémique, dans le sens d’un film à charge faussement nuancé. La réalisation à ce titre est très bonne et devrait en convaincre plus d’un. Jean-Stéphane Bron est doué, maîtrise ce qu’il veut faire et réussit à jouer de l’aspect authentique et des imprévus du documentaire pour mettre en scène sa position. On pourrait cependant regretter que le film n’éclaire pas véritablement la situation, les arguments tenant surtout de l’ordre de l’émotionnel (forcément il faut être touché face à ces familles qui se retrouvent à la rue), les passages expliquant ce que sont les titrisations et les subprimes donnent l’impression d’être pédagogiques et instructifs, mais on ressort du film en étant tout aussi incapable d’expliquer ce dont il s’agit qu’en y entrant. Espérons que ce film puisse venir en aide d’une manière ou d’une autre aux habitants de Cleveland et à toutes les victimes de la crise, cela donnerait une raison d’exister à ce long métrage trop simpliste et subjectif pour être autre chose qu’un coup médiatique.

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