De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites

Publié le par PS

http://medias.fluctuat.net/films-posters/1/5/15733/de-l-influence-des-rayons-gamma-sur-le-comportement-des-marguerites/affiche-1.jpgBéatrice stoppe sa voiture, se rangeant sur le bas côté. La route continue indéfiniment face à elle, sinueuse et sans relief, comme un horizon tout tracé que la femme n’aurait plus qu’à suivre. Sauf que Béatrice aimerait autre chose, aspire à un meilleur. Laissant le véhicule et la portière ouverte, elle se dirige à droite de l’écran, dans les champs d’une campagne verdoyante. La liberté, le repos, le ressourcement, tout semble correspondre aux désirs de cette mère. Cette direction à l’image (de la gauche vers le droite, comme un sens naturel, une logique apaisée) pourrait confirmer ce choix. Mais hélas, une voiture de police s’arrête et vient la ramener dans la réalité. Béatrice ne peut ainsi jamais s’extraire de son monde, cette mère de deux enfants dont le mari l’a abandonné vit dans un quotidien rugueux et fade. Pire, le policier se trouve être un ancien camarade de classe, vérité qui réduit d’autant plus la liberté de cette femme comprimée dans l’espace et dans le temps.
Béatrice est l’héroïne de L’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, troisième film de Paul Newman. A l’image, la compagne de Newman, Joanne Woodward, incarne avec hargne et sincérité ce personnage riche et nerveux. Béatrice est une femme déçue, délaissée par son mari, moquée par tous ses anciens camarades qui la traitent de folle et d’excentrique, mal comprise par ses filles dont elle peine à gérer l’éducation, mère poison aussi et asphyxiante, esprit se voulant libéré dont les aspirations sont constamment rabrouées. Béatrice est ce rayon Gamma capable du pire comme du meilleur pouvant permettre à ses filles marguerites de grandir avec succès ou de s’affaiblir. De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites est aussi l’expérience entreprise par la plus jeune des deux sœurs, expérience que Béatrice ne cesse de juger inutile et ridicule, mais qui mènera Matilda à la victoire d’un concours de Science, victoire essentielle pour la jeune fille qui sort ainsi de l’étau maternel, prend son envol. A l’inverse, Ruth, l’autre sœur, stagne. Si elle demeure mieux intégrée que sa propre mère, la malheureuse est sujette à des crises épileptiques (rappel par le corps de la folie de sa génitrice).
Béatrice mène donc son quotidien avec fébrilité. Dans leur maison miteuse, elle accueille des personnes en fin de vie dont la progéniture ne peut ou ne veut plus s’occuper. Pour un peu d’argent, cette chef de foyer transforme ainsi une de ses chambres en mouroir, malgré la douleur de ses deux filles ne supportant plus de vivre avec ces mourants. La tragédie de Béatrice dans le film tient à ce constat implacable que chaque tentative pour améliorer son sort se brise, la menant doucement vers cette folie dont tous l’accablent. Alors qu’elle se ressaisit et ramène la vieille pensionnaire dans sa famille, celle-ci est absente et le concierge refuse de prendre en charge la mamie. Alors qu’elle se rend avec peine chez sa belle famille pour mander un peu d’argent, cette dernière ne consent à rien. Son envie d’ouvrir un salon de thé, une sorte de caprice enfantin que la pauvre s’imagine pouvoir être un succès, n’aboutit jamais.
Paul Newman construit minute après minute, sous l’illusion d’un film classique où la photographie légèrement datée renforce l’atmosphère étouffant, une trame descendante, une chute tragique. Béatrice a la verve facile et ironique. Railleuse, on l’observe envoyer des remarques en l’air durant sa lecture du journal (scène que sa fille Ruth reprendra de façon parodique pour un cours de théâtre). Franche et sans la moindre retenue, elle lance des insultes à tout le monde, exprime ses idées farfelues, son excentricité sans trop se soucier du quand dira-t-on jusqu’à ce que hélas par un terrible effet boomerang, Béatrice se prenne de plein front via ses propres filles les boutades dont elle est la cible. Mais derrière le voile sombre qui se tend sur le récit, une éclaircie surgit grâce à Matilda, la jeune fille effacée qui se passionne pour la science comme point de fuite du quotidien. Si Béatrice s’enferme dans son malheur, si la fille aînée ne semble jamais véritablement s’élever, Matilda elle trouve dans la vie de quoi espérer, de quoi s’imaginer un avenir plus doux, de quoi tout bonnement aimer son sort. Toute la finesse du réalisateur Paul Newman se ressent dans la dernière scène du film où la lumière prend le pas sur les ténèbres qui s’installaient. De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites est un film peu connu, mais un film à découvrir avec plaisir et trouble. 

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