Des hommes et des Dieux...

Publié le par PS

Xavier Beauvois appartient à cette génération de cinéastes que l’on suit avec plaisir, qui réussit à ne pas trop s’enfermer dans un style de sujet et prend le temps de mener à bien ses projets. Avec Des Hommes et des Dieux, le réalisateur surprend par un sujet en apparence inaccoutumé et rarement traité. Dans une Algérie où la guerre civile éclate, où des guérillas prennent le pouvoir et massacrent tout ce qui se rapproche d’une présence étrangère ou opposante, un groupe de moines de Tiberine, au sein de leur monastère perché en haut d’un petit village, doit choisir entre rester ou partir, poursuivre leur foi et leur mission jusqu’au bout ou s’en aller vers d’autres horizons plus cléments, vivre ou mourir. La question n’est pas simple, l’abandon de soi, le sacrifice, la peur de disparaître ne sont jamais faciles à appréhender, même pour des religieux réfléchis. Faut-il assumer leur sort et mourir en martyrs si besoin, ou vaut-il mieux rester en vie pour œuvrer sur d’autres missions. Chaque moine se voit confronter à ce choix personnel, soutenu par son propre parcours, son cheminement. Des hommes et des Dieux auraient pu se contenter d’être le récit étrange des derniers jours du monastère, Xavier Beauvois hisse son film plus haut en donnant une dimension universelle, en choisissant de filmer, derrière les religieux, tout homme en proie au doute à l’heure de l’engagement.

http://a7.idata.over-blog.com/450x600/0/56/38/42/2010/des-hommes-et-des-dieux.jpgC’est ce double sens des Hommes et des Dieux qui fascine, à la fois récit éprouvant et empli de suspens et vision d’une humanité passionnante. La mise en scène faussement épurée aurait pu rebuter, aurait pu ouvrir la voie à un ennui modéré, il n’en est rien, chaque silence devenant une fenêtre vers un possible à découvrir. Beauvois travaille la simplicité du trait. Lambert Wilson marche au bord d’un plan d’eau, derrière lui d’immenses paysages s’étendent, les cimes des collines s’arrêtent pile au niveau de sa tête. Cette belle image qui revient plusieurs fois sous différentes formes confirme l’hésitation d’un homme coincé entre son aspiration spirituelle, son élévation vers le haut, et son attachement au sol, à la terre qui le fait vivre. Toute la problématique pour ces moines résident dans cette dialectique universelle. L’homme peut-il être un Dieu ? Non pas dans un sens blasphématoire mais dans le sens de la sainteté. Est-il possible à l’homme de dépasser sa condition, de n’être par exemple que moine et plus homme et donc de faire fi des dangers du monde ? C’est cette stature complexe qui enrichit le film. S’ils sont une cible pour les guérilleros des sables ce n’est pas seulement parce qu’ils sont étrangers dans le pays, mais aussi parce qu’ils dessinent une figure à part, mystique, supérieure à l’homme normal. Et s’ils vacillent, s’ils passent autant de temps à se demander ce qu’ils doivent faire, à dialoguer, c’est parce qu’ils sont humains, trop humains pour suivre une voie unique sans en démordre. On les imagine solides, silencieux et sages, on les découvre en proie au doute, capables d’une sensibilité émouvante dans la scène finale du repas sur fond de musique classique, le Lac des Cygnes, où les gros plans (peu utilisés jusqu’à ce moment) viennent fissurer l’image du religieux pour révéler l’homme. Des hommes et des Dieux renvoie aussi à cette confrontation du monde entre religions et hommes, entre une aspiration identique mais une interprétation multiple pour parvenir à cette élévation, cette béatitude espérée.

 Des hommes et des Dieux impressionne par sa maturité. Le sujet pouvait tomber dans les affres du documentaire télévisuel ou du mauvais téléfilm de reconstitution, mais Beauvois se libère du sujet pour apporter quelque chose d’imperceptible, de plus universel, de captivant. Et pourtant le film conserve quelques fragilités, n’est pas toujours aussi tenu qu’il le pourrait, se perd dans une fin trop explicite, trop appuyée plombant le choc de l’élévation avortée. Un grand film certes mais un film à remettre en perspective.

Tout comme pour le Inception de Christopher Nolan (car les deux films ont un point commun), une question se pose face à l’engouement et aux autres sorties de longs-métrages. Ces films méritent-ils autant de louanges, sont-ils réellement des chef-d’œuvres dans leur genre ou se démarquent-ils par rapport à la médiocrité des autres productions ? A en juger par les films de l’été, cette année moins bons et moins surprenants que l’an passé, et par les films US qui attirent moins le public, il serait possible de penser qu’Inception vole au-dessus de la mêlée du fait d’un niveau très bas. Dans le cinéma Français, le même constat pourrait se tenir. Certes l’année a vu son lot de très bons films, notamment dans l’expérimentation, mais sur le plan de la fiction pure, rares sont les longs-métrages à s’être démarqués, à avoir trouvé une voix et une voie particulière, personnelle, capable de rassembler un public d’initiés et le grand public comme pourrait le faire Des hommes et des Dieux. Le cinéma n’est pas plus mauvais que par le passé, mais certaines années peuvent être moins fécondes en très grands films. C’est donc au vue d’un contexte moyennement stimulant qu’il faudrait estimer Des hommes et des Dieux (et Inception), pour avouer que ces deux films sont bons, qu’ils méritent le détour sans tomber dans l’excès des glorifications outrancières, mais l’année n’est pas encore finie.

Publié dans Actu ciné Français.

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