Documentaires

Publié le par ES

 Le film documentaire est parfois déconsidéré ou plus exactement mal considéré. On y range sous une même étiquette tout film n'étant, à proprement parler, pas de la fiction. Genre originel du cinéma, les premiers films montraient la réalité, il s'agissait de vues, puis de journaux d'informations, jusqu'à ce que des petits malins comprennent que le public aimait aussi découvrir des histoires, de la fiction. Le film documentaire se trouve depuis dans une position délicate pour trouver une place entre les oeuvres fictionnelles et les reportages TV. Difficile en effet parfois de ne pas considérer tel ou tel documentaire comme un simple reportage d'actualité, là où le medium cinéma offre un atout de taille (sur le papier du moins) à savoir qu'un documentaire est moins imbriqué dans le temps court, celui justement de l'actualité imminente, du déjà obsolète.

movie_9361_poster.jpgIl convient de comprendre que parler d'un "genre" documentaire demeure réducteur et incomplet tant on trouve sous la même étiquette une variété de films. Documentaire informatif (revenant sur des faits pour tenter de les comprendre, il s’agit par exemple des documentaires historiques), documentaire enquête (une investigation tel Le cauchemar de Darwin), documentaire à charge (C’est dur d’être aimé par les cons), documentaire témoignage (Ne me libérez pas je m’en charge), documentaire contemplatif, documentaire personnel et intimiste pour ne pas dire familial (le prochain Gondry, l’Epine dans le coeur), aucun ne se ressemble. Sur le fond comme sur la forme, le documentaire s'apparente à l'essai dans le domaine de l'édition (un essai pouvant être autant littéraire qu'économique et prenant des formes diverses allant d'une écriture très journalistique à une recherche d'écriture destinée en soi à interroger le lecteur). Outre la question du fond et du traitement, celle de la réalisation vient souvent clairement différencier le documentaire basic (très formaté la plupart du temps) du documentaire cinématographique, dont les plans, les choix dans la façon de suivre les acteurs d'un sujet vont avoir un rôle véritable. La ligne de mire ne change pas, il s’agit de donner une représentation de la réalité, un éclairage si possible différent sur une situation sans recourir à la fiction.

Déjà se pose des problèmes théoriques. Qu’entend-t-on par fiction ? Ce qui n’est pas réel ? Ce qui est inventé ? Mais dans certains documentaires tout n’est pas réel (les dessins animés de Bowling for Columbine, les reconstitutions de scènes). Le documentaire représente le réel (sans pour autant en être une représentation juste) ? Mais des films de fiction le font aussi. Le documentaire n’emploie pas d’acteur, ce sont des personnages « vrais » ? Mais des longs métrages de fiction utilisent aussi à présent des acteurs non professionnels pour faire plus « vrai ». Rien n’est jamais simple et toute définition serait réductrice, même si on pourrait dire qu’un documentaire cinématographique est un film qui s’attache à explorer le réel sans recourir dans sa totalité à une récit scénarisé généralisé. Un documentaire aura toujours un scénario, mais les personnes en face, qui apparaissent devant l’écran ne sont pas toujours au courant de ce scénario. Sur cette base fragile, revenons sur quelques documentaires récents qui témoignent de la vivacité d’une catégorie de films qui, pour l’heure, semble échapper aux normes commerciales (quand un gros réalisateur s’imagine avoir les ingrédients pour cartonner, avec un documentaire le plus souvent il se plante tel Michael Moore et ses deux derniers opus, il n’y a en la matière pas véritablement de recette comme pour les blockbusters).

La voix du silence


la-danse-le-ballet-de-l-opera-de-paris_300.jpgCertains documentaristes choisissent de s’effacer de leur film. De n’apporter aucun commentaire, aucune explication, de laisser les images parler d’elles-mêmes. De ces réalisateurs, certains trouvent comme solution d’interviewer d’autres personnes qui créeront,  par le montage et la multiplicité des points de vue un discours. C’est par exemple le cas de Ne me libérez pas, je m’en charge (de Fabienne Godet sur Michel Vaujour). Quelques aventureux ne cherchent cependant pas à construire un discours par la parole, mais à reconstituer une ambiance, à faire comprendre autant par l’intellect que par l’émotion les multiples facettes d’une réalité. Cette exploration du monde par l’image (car la pâte du réalisateur passe alors par la mise en scène, la photographie et le montage) est toujours périlleux, risquant de perdre le spectateur, de l’ennuyer. Lorsque Frédérick Wiseman choisit de filmer La Danse, le ballet de l’Opéra de Paris, dans un long métrage qui s’étire, il doit bien avoir conscience que son film ne sera pas facile à suivre de bout en bout. L’homme filme des répétitions, montre le travail des danseurs, les mouvements inlassablement rejoués jusqu’à approcher de la perfection. Les seules voix perçues sont alors les commentaires de chorégraphes ou des professeurs. Le spectateur est laissé seul face à ce monde, il doit par lui-même décortiquer ce qu’il voit, trouver des réponses, s’émerveiller, souffrir. Wiseman n’a hélas pas toujours su conserver la grâce de son documentaire. La longueur du film essouffle parfois la tentative. Reste un documentaire fascinant sur l’envers du décors.

Ne_change_rien__300.jpgDe son côté, Pedro Costa a opté lui aussi pour une vision contemplative du réel. Aucune explication ni de sa part, ni de la part des protagonistes de son documentaire. En suivant le travail de chanteuse de Jeanne Balibar, l’homme aurait pu tomber dans le piège de glorifier l’actrice, de la magnifier, il la laisse simplement être. Magnifique documentaire par la mise en scène, posant sa caméra avec une justesse de plan, Costa laisse ainsi les situations se déroulaient durant plusieurs minutes. Ne Change Rien n’est pas seulement un documentaire contemplatif et méditatif, il est un œuvre de cinéaste qui joue avec le montage, avec les sons, avec la musique, qui d’une certaine manière scénarise ses images. Balibar sur scène, dans une salle de concert, la même dans une opérette, Jeanne dans un cours de chant choral cernée par la voix et les commentaires mitraillant d’un professeur, la même entourée de musiciens, essayant de retenir les mélodies, les paroles, luttant avec les rythmiques. Le film avait de quoi faire peur : plus d’une heure trente de Jeanne Balibar chantant, en noir et blanc, le résultat est juste envoûtant. Jeanne Balibar apparaît sublimée par la simplicité des situations, jamais portée aux nues, on sent la chanteuse exaspérée, impatiente, énervée, hésitante, mais toujours attirante. Un noir et blanc né du hasard se révèle dans Ne change rien époustouflant (prouvant après Le ruban blanc ou Tetro qu’il a encore un bel avenir). Citons deux scènes pour comprendre la force esthétique de Costa. En gros plan, l’homme filme la tête d’un chat endormi. Le plan est tellement gros qu’on n’est pas sûr de ce qu’on voit, l’image semble une peinture fauviste en noir et blanc. Et puis, sans changer de plan ou d’angle, les bruits se font entendre, les gens s’installent, la musique part peu à peu forçant le chat à ouvrir un œil. Il faut le voir pour admirer cette scène, en nous montrant une image anodine, Costa travaille sur le hors champ (comme souvent dans son documentaire) via la bande son. Plus loin, alors qu’on entend Jeanne Balibar chanter, la caméra se pose sur un guitariste. Au milieu de l’image, une petite lampe posée par terre sert d’éclairage, d’unique éclairage, les fils et les câbles des amplis et autres instruments partent de tous les sens, comme des lianes, la silhouette se dessine dans un clair obscur prémédité. La mise en scène est évidente, on a l’impression que tout a été fait pour prendre une belle photographie bien travaillée, et dans le même temps, les musiciens évoluent dans cette ambiance étrange avec aisance. Eux ne peinent pas, seul Jeanne Balibar s’acharne. Costa nous montre sa muse au travail, et donc ainsi toute muse au travail. Celle qui a inspiré le documentaire est dans le même temps contrainte de s’exercer, montrant de la sorte (tout comme dans La danse) que les muses ne sont que bien rarement fainéantes. Costa offre au spectateur une réflexion sur la création artistique et le travail de l’artiste.
 
La voix du commentaire

oceans3.jpgCertains documentaires s’efforcent, même avec la plus grande inventivité, de rester didactiques, c’est-à-dire de donner au spectateur des informations sur ce qu’il voit, un éclairage. Il s’agit ici de parler de documentaires où le réalisateur n’apparaît pas à l’écran, mais présente les situations, les travaux qu’il a fait. Cela peut donner le pire du genre documentaire quand cette voix tombe dans le discours infantile et vain (Home, Le syndrome du Titanic), cela peut s’avérer nécessaire quand il s’agit de documentaire sur des conflits. De temps à autre, cette voix tient avant tout un rôle de conteur, voire de moralisateur. Océan de Jacques Perrin entraîne le spectateur dans les profondeurs des mers, à travers les mondes. Des séquences extraordinaires pointent le bout de leur nez, parfois fabuleuses, sidérantes, parfois choquantes (une séquence sur la pêche des espèces en disparition assez exceptionnelle). Pourtant, le vieil homme et la mer ne parviennent pas réellement à décoller du documentaire animalier écolo. La voix assène des phrases semblables au texte de Hulot dans le Syndrome du Titanic et Perrin use de séquences avec un enfant pour toucher… En évitant de trouver comme partenaire Véloia, EDF et Total (mis en avant dans le générique initial), Océan aurait peut-être paru plus légitime. En ôtant une demi-heure de montage (ces passages sans utilité ainsi que quelques plans assez banals tel des dauphins qui sautillent sur l’eau), Océan aurait été nettement plus percutant. Mais quand on aime, il est difficile de faire des coupes, alors on complète en apportant sa voix en off, au cas où les plus idiots et les moins informés n’auraient pas la force de comprendre. 

La voix humaine

Parlons ici d’une dernière catégorie de documentaire (dernière ne signifiant pas cependant que ces quelques lignes font le tour de la question). Dans certains documentaires, le réalisateur se met en scène, apparaît à l’écran, montrant de la sorte clairement la dimension subjective et personnelle de son discours, quand il n’est pas lui-même directement l’objet central du film autour duquel les vérités vont pouvoir germer (à l’exemple d’un Super Size Me ou d’un J’irai dormir à Hollywood). Cette voix du cinéaste est parfois essentielle quand il s’agit d’explorer un monde difficile d’accès (sur le plan humain notamment). Cela explique par exemple ce « je » dans les documentaires de Raymond Depardon. Dans La vie moderne, l’homme revient sur le temps qu’il a fallu pour que les personnes qu’ils interviewent, des paysans, l’acceptent, l’adoptent. C’est parce qu’il connaît les habitants que son documentaire révèle une réalité qui n’aurait été qu’effleurée autrement. Dans ce « genre » de documentaire, les documentaires à la première personne pourrait-on dire, le dernier film de Luc Moullet, La terre de la folie, va plus loin. Dès le premier plan, le spectateur découvre un Luc Moullet commençant son récit par une phrase formidable : « Je ne suis pas quelqu’un de très normal, je vis toujours un peu à côté de la réalité ». Cette introduction curieuse entraîne Luc Moullet au pays de Jean Giono (dont il est lui-même originaire). 60 ans plus tôt, Messire Giono s’intéressait déjà à la question de la folie dans la région de Manosque (Un roi sans divertissement, Regain). Pourquoi donc cette région serait-elle encline à la folie ? C’est par cette question que débute cet illusoire documentaire sur les crimes atroces commis dans la région des Alpes du Sud. Luc Moullet, de sa voix traînante et simple, revient, village après village, sur de grands drames produits, des meurtres sordides, des vengeances, des histoires de famille pas très nettes. Tout se mélange et se recroise. Moullet interviewe les habitants, converse avec eux pour donner des pistes. S’agit-il de la rudesse d’un pays (parfois désertique), de l’isolement des autochtones, du vent perpétuel rendant neurasthénique, du confinement familial, des retombées de Tchernobyl, de la localisation géographique ? Moullet ouvre des horizons sans trouver de véritable réponse.
150279_e99ec185bbd1e2406eeddd0ed45b88fa.jpgL’attrait de ce documentaire tient davantage à sa pluralité de sens qu’à ce qu’on y apprend. Il n’est nullement question de dresser un tableau et une enquête approfondie, Moullet s’attache à laisser parler les individus et à montrer toutes les facettes d’un drame. Certes, peut-être parfois maladroitement dans son usage de l’humour et dans son montage, l’homme s’aventure sur des terrains dangereux en mixant des récits de proches pour qui les crimes sont encore présents, mais on sent le rire désespéré d’un homme, lui-même asphyxié par le pays. Le sourire du dépressif, celui qui fuit la réalité, fuit la douleur et l’atrocité d’une situation par l’absurde, par le détail grotesque. Derrière son intérêt pour comprendre un mal indéfinissable, Moullet parle de lui, de sa propre folie, de sa dépression, sa tentative de suicide, revenant sur un pont où il faillit sauter. Parti dans son enquête topographique, Moullet semble changer finalement de trajectoire, se mettre à réfléchir aussi sur les enjeux de la vérité documentaire, critiquant et parodiant les usages classiques (la reconstitution, les angles de vue croisés). Il ne s’agit pas de saborder son documentaire, ni de dévaloriser les témoignages, Moullet souligne par exemple les absurdités du système judiciaire à l’égard des personnes psychologiques fragiles (expliquant que le président Sarkozy a réduit les soins en hôpitaux psychiatriques pour envoyer certains malades tout bonnement en prison). Moullet tente d’englober dans un seul et même film toutes les dimensions possibles de sa démarche. Dans une scène finale qui se clôt sur un générique sonore où l’on entend sa voix, l’homme se dispute avec son amie sur la véracité et la cohérence de son film. La femme démonte point par point tout ce qu’il a entrepris, créant une sorte de relativisme qui poursuit de la sorte la critique du documentaire réducteur revendiquant trop aisément des vérités absolues. Ce renversement de regard sur son propre documentaire n’enlève aucunement la force des témoignages, des récits, il vient simplement inciter le spectateur à ne pas croire ce qu’on lui raconte quand on lui explique pouvoir tout raisonner. En cela, Luc Moullet se place du côté des familles, des victimes à qui les experts prétendent pouvoir justifier chaque fait de ces crimes effroyables. C’est dans cette diversité des tons, dans cette variété des pistes abordés que La terre de la folie construit une certaine fascination.

Le documentaire, à travers ces quelques exemples récents, se révèle multiple, insaisissable (on place bien Les Plages d’Agnes, de Agnes Varda, dans la rubrique documentaire, facilitant de la sorte la catégorisation des films inclassables) et peut séduire par sa richesse tous les goûts et tous les spectateurs, à condition parfois de ne justement pas s’arrêter à l’étiquette réductrice qu’est le « documentaire ».

Ps : Au lecteur potentiel qui aurait eu le courage de lire en entier cet bafouille. L’ambition n’était pas de pondre un texte théorique, mais juste de s’arrêter sur un genre peu abordé dans ce blog. Si vous souhaitez ajouter des titres de documentaires à voir, n’hésitez pas, cela permet de poursuivre l’exploration.

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Publié dans Atypique...

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