Double Take, l’autre c’est moi.

Publié le par PS

Hitchcock rencontre son double, un double plus âgé de vingt ans. De cette confrontation, une seule issue se profile : la mort d’un des doubles. Nixon affronte Brejnev dans la course à la domination de la Guerre Froide. Le lien entre ces deux histoires, Johan Grimonprez le fait par un montage incroyable. Double Take est né. Dès le départ, il convient de préciser que ce long métrage ne s’adresse en aucun cas à un spectateur amateur de récit suivi, d’histoire unidimensionnelle. Si Inception ou Oncle Bonnmee vous paraissent compliqués à comprendre, mieux vaut passer votre chemin, car Double Take raconte des histoires, mais déconstruit les codes de narration habituels, parfois à la limite de l’ennui.

http://www.artemedia-agence-presse.com/wp-content/uploads/2010/09/double-take.jpgVenu de l’anthropologie et construisant depuis ses premières œuvres une réflexion sur l’image et la médiatisation qu’elle suscite avec notre monde, Johan Grimonprez est très sensible aux recherches esthétiques. Livrant un film en noir et blanc, il mélange des images d’archives, des extraits de films et quelques séquences originales notamment lorsqu’il filme la doublure d’Hitchcock. Visuellement autant que narrativement, Double Take est un labyrinthe étourdissant où chaque image devient une fenêtre de fuite où le film peut s’engager. Les effets sonores sont également très travaillés pour contribuer à restituer une impression de malaise, d’anxiété liée à la période abordée. Double Take aurait pu être curieux mais limité s’il n’avait été qu’un objet visuel, mais Johan Grimonprez distille au sein de son dispositif cinématographique une double réflexion sur notre rapport à la fiction et sur la peur. Il serait dommageable de réduire la parallèle tirée par Double Take (à chaque phase de la Guerre Froide correspond la sortie d’un film d’Hitchcock) à la simple idée que Hitchcock accompagnait la Guerre Froide, que ses films étaient une métaphore du monde. En dessinant cette comparaison, Grimonprez se penche sur notre relation à la fiction, sur ces instants où la réalité dépasse toute fiction. L’horreur et la peur voire l’effroi que purent procurer les films d’Hitchcock n’égalèrent l’angoisse réelle et fantasmée de la Guerre Froide. Evidemment, voir Les oiseaux en songeant qu’ils pouvaient être le reflet de la peur nucléaire, d’un mal qui s’incruste dans tous les recoins, a de quoi donner une autre image au film, mais ne sera qu’un ajout scolaire à l’analyse de ce long métrage en rien une nouveauté sur la grandeur du long métrage. C’est ce rapport à la fiction, à cette frontière avec la réalité qui questionne le réalisateur. A quel moment Hitchcock cesse-t-il d’être un simple réalisateur pour devenir un personnage de ses propres fantasmes, à quel moment le spectateur devient-il également participant actif à la création d’une œuvre ?

 

 

 

 

Le thriller métaphysique que constitue Double Take met donc en scène comme coupable et victime le même homme, le créateur au cœur d’un monde de peur. L’homme et son double s’affrontent et l’image d’Hitchcock, image du cinéma en général, n’est elle-même que l’image propre de l’homme capable de s’inventer son monde. Les séquences ne sont en soi, prises séparément, que des installations (on trouve d’ailleurs certaines reprises de son film Looking for Alfred de 2005), mais constituées ensemble, elles forment une vision vertigineuse de notre capacité à observer notre temps, à mélanger nos fictions et la concrétude du monde. Double Take ouvre sur cette quatrième dimension où une figure peut être ici et là-bas au même instant sans que cela ne vienne surprendre. Les figures ne sont d’ailleurs pas qu’humaines. Le café brûlant et tournant dans la petite tasse de porcelaine est un trou béant où se noie le regard autant que les personnages, le chapeau devient un masque pantomime, le cigare se charge de diverses significations, les plumes et les oiseaux évoquent autant la peur que l’envie d’évasion, les feuilles séchées automnales qui s’éparpillent dans le couloir sont comme des traces d’un vestige passé et une annonce funèbre. Les images ne sont pas innocentes dans Double Take, même ces scènes avec la doublure, un peu grossière sur l’aspect visuel, échafaudent un double discours où l’homme joue à la fois Hitchcock, la doublure et son propre rôle d’homme. Moi est un autre par la médiation de l’image dans la mesure où, comme pour Hitchcock se retrouvant confronté à un lui-même plus âgé, nous ne percevons qu’une facette de notre identité et de notre monde.

Double Take est une œuvre déroutante et complexe, à la frontière de l’expérimentale, restant accrochée à sa vision cinématographique par l’écoulement du récit entre Hitchcock, l’Histoire et la bombe H (trois acteurs principaux du film renvoyant par leur première lettre à l’Humanité en terme plus général). Johan Grimonprez signe une aventure saisissante qui fait appel autant à l’intellect qu’au ressenti et ne suppose qu’une chose : ne pas se perdre en route.

Publié dans Atypique...

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