Exotisme filmique : Mon Oncle Boonmee, qui se souvient de ses vies antérieures

Publié le par PS

boonmee-2.jpgDans l’obscurité et la moiteur d’une nuit d’été, au cœur de la Thaïlande, Boonmee dîne paisiblement avec ses proches. Ce qui ressemblerait à un dernier repas du condamné triste et mélancolique, Boonmee rongé par la maladie vivant ses derniers jours, va se muter en un fantastique improbable et poétique. La femme de Boonmee, morte il y a vingt ans, réapparaît sur une des chaises inoccupées à la manière d’un lent fondu enchaîné, sans aucun effet de trop, juste assise souriante, figée dans sa jeunesse. Puis surgit depuis l’escalier le fils de Boonmee, mi homme mi singe, mort lui aussi et accouplé dans les bois à une créature chimérique. Entre chaque silence, cette famille recomposée parle sereinement du passé, de l’avenir. Le temps humain n’étant qu’une contrainte matérielle, les séquences se perdent dans une sorte d’atemporalité. La mort, à l’imaginaire pourtant effrayant dans le film (une forme sombre aux yeux rouges, rappelant le croquemitaine), se glisse dans le récit sans violence, comme une simple contrainte. Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, du Palmé Apichatpung Weerasethakul, entraine le spectateur dans un cheminement initiatique sur le sens de la vie, de la mort, de la réincarnation, de la puissance du temps, de la spiritualité. Et cette réincarnation se révèle à l’image par des scènes en apparence sans logique : Le premier quart d’heure suit un buffle dans une jungle chatoyante et mystérieuse, apeuré par la fumée d’un petit groupe d’hommes dont la temporalité n’est pas donnée, il fuit jusqu’à ce qu’un des chasseurs le récupère et le ramène. Plus loin, après une partie « réaliste » sur les derniers jours de l’oncle, le spectateur est plongé dans un conte fabuleux où une vieille reine n’acceptant pas les affronts du temps sur sa beauté s’arrête près d’un lagon enchanteur. Un de ses serviteurs et amant la suit avant qu’elle ne révoque le jeune homme, plus attiré par le pouvoir de la femme que par sa réelle beauté. Seule, voilà qu’un poisson chat se met à la courtiser. La femme se plonge alors dans l’eau, se dénude et s’accouple avec le poisson. Deuxième accouplement humain animal dans ce long métrage, la séquence curieuse est sublimée par une photographie très esthétisée.

 

Perplexe, le spectateur a de quoi l’être suivant sans en avoir la carte un cheminement tortueux où la réflexion sur le poids du passé, du souvenir se mélange à des thématiques chères à Apichatpung Weerasethakul (la spiritualité, la jungle, la bestialité, les chimères…). L’oncle disparaît aux deux tiers du film pour ouvrir sur une dernière partie identifiable comme la période de deuil, bien que ce deuil soit relégué en arrière plan. On y suit les proches durant la cérémonie mortuaire, étrange rituel pour un occidental où se confondent tradition et modernité (d’un côté les moines priant, de l’autre une sorte d’autel en forme de gâteau lumineux kitch), puis une soirée dans une chambre d’hôtel, à regarder la télévision jusqu’à ce qu’un autre proche, destiné à devenir moine mais hésitant, arrive pour prendre une douche et aller manger, évoquant par la même un retour à la vie, la continuité du monde malgré la mort du défunt.

 

Si Oncle Boonmee semble si ardu à déchiffrer et à regarder c’est par sa forme à la fois classique en apparence et terriblement complexe dans sa réflexion. Chaque bout du film pourrait en soi être sujet à analyse, à un travail de compréhension et d’interprétation pour déceler l’ensemble des thématiques abordées. Boonmee décide de mourir dans la jungle, le voyage initiatique qui était jusqu’alors essentiellement intellectuel devient réel. Pour représenter ensuite la réincarnation, un premier plan nous montre la petite troupe entrer dans une grotte à la forme d’utérus. Après une longue exploration dans les boyaux de la caverne, ils débouchent sur un espace plus élargi, un cocon où ils pourront se reposer. Il est à nouveau possible de cerner la référence au ventre maternel accueillant l’enfant futur. Mais Apichatpung Weerasethakul ne se restreint pas à une image unique. Alors que tout semble indiquer la renaissance, un geste simple annonce la mort. Allongé, Boonmee ouvre son pansement et le cathéter situé en bas de son ventre, un liquide s’écoule lentement, comme si la vie s’écoulait du corps. Naissance et mort réunies dans une même scène, le spectateur comprend la fin de Boonmee, fin d’autant plus tragique qu’elle suppose dans le même temps la fin des fantômes de Boonmee (suivant la phrase énoncée par son fantôme de femme expliquant que les fantômes ne sont pas attachés aux lieux, mais aux êtres chers). Cycle continuel, même les fantômes sont d’une manière réincarnés avant de disparaître.

 

boonemme.jpgSi Oncle Boonmee semble si laborieux à déchiffrer, c’est aussi par son emploi de références exotiques et peu connues tel justement ces monstres rôdant autour des futurs défunts, ou ce poisson chat difficilement appréhendable pour un spectateur occidental. En s’attachant à explorer un pays, la Thaïlande, dans ses méandres, Apichatpung Weerasethakul perd en partie les non initiés dans un cinéma original et unique. Et cet attachement à un pays pris entre tradition et aspiration à la modernité n’empêche nullement le réalisateur de construire une œuvre aux frontières de l’expérimental, comme la représentation du dernier rêve de l’Oncle Boonmee (à nouveau une histoire de réincarnation et de monstres fantasmés) où sur une voix off narrant le rêve, le cinéaste applique des photos curieuses de jeunes soldats et de leur prisonnier (un de ces hommes singes) jusqu’à ce que les images ne semblent plus réellement signifier la même chose que le récit. Apichatpung Weerasethakul s’interroge de la sorte sur la pluralité des sens, ou plutôt sur la pluralité des dimensions thématiques d’une même image. Cette pluralité se verra à nouveau mis au premier plan dans la dernière scène du film. Deux femmes sont assises sur un lit, face à une télévision diffusant des abêtissements basiques, le cousin moine hésitant se change et propose d’aller manger. Sans trop comprendre ce qui se produit alors, la femme la plus âgée se lève et va vers l’homme pour se préparer à sortir. Lorsqu’elle se retourne, elle s’observe elle-même toujours assise sur le rebord du lit à côté de sa comparse, comme un dédoublement du monde, du temps, de la personnalité. L’homme et la femme partent manger, laissant leurs clones sans vie figés devant l’écran et le pauvre spectateur bien dubitatif. Les interprétations sont multiples évidemment. Une dualité du monde, la mise en image de la réincarnation ou une représentation ironique des exercices de méditations bouddhistes (allant jusqu’à la sortie hors du corps) transposés en méditation télévisuelle.

 

Si finalement Oncle Boonmee mérite notre attention et apparaît comme un film marquant, c’est par son incroyable liberté filmique. Apichatpung Weerasethakul n’abandonne rien de ses choix, quitte à désarçonner, dérouter voire par moments ennuyer le spectateur. Le cinéaste crée une œuvre en profondeur, cohérente dans sa logique interne malgré son apparente rupture narrative, une œuvre qui explore des thématiques délicates jusqu’à la scène finale où la vie reprend de l’énergie, comme la fin d’un cycle, comme le renouveau d’une saison. Mon Oncle Boonmee devient ainsi une œuvre parfois malaisée dans sa lecture (le plaisir n’est pas forcément de tous les instants lors du premier visionnage), mais passionnante dans son étude et sa construction, réunissant dans un seul film aussi bien du cinéma d’auteur, du cinéma expérimental, du cinéma de genre (fantastique) que du cinéma d’art. Palme d’Or 2010, Mon Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies antérieures se révèle être une grande œuvre de Cinéma dans sa complexité et sa complétude, chacun pouvant entrer dans ce monde étrange et familier avec sa propre grille de lecture, en acceptant de ne pas forcément tout clarifier immédiatement et en se laissant embarquer dans cette temporalité hors norme où nos vies antérieures ne sont jamais bien loin.

 

 

Sitographie :

 

- Retour sur les réactions de la presse par les Inrocks

- Critique le Blog du Diplo

- Critique Inrocks

- Critique Excessif

- Critique Hollywood Reporter

 

 

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