Fair game, Doug Liman

Publié le par ES

La sélection Cannoise 2010 aura eu pour originalité d’ajouter un réalisateur inattendu dans ce type de compétition en la personne de Doug Liman. Si d’ordinaire, on y trouve quelques habitués, des réalisateurs étrangers méritant d’être mieux connus, quelques outsiders surprise, la catégorie « réalisateur de blockbusters » n’est que très rarement représentée. Choisir d’offrir une place dans la compétition à l’Américain Liman, à côté de réalisateurs comme Mike Leigh, Kiarostami ou Ken Loach était la preuve d’une belle audace, et peut-être aussi un moyen pour que le Festival de Cannes soit légèrement plus observé côté US qu’il ne l’est à l’accoutumé. Pourquoi choisir un tel réalisateur parmi toutes les productions venues des Etats-Unis ? Peut-être pour le sujet du film, à la fois grand public dans son traitement, mais un tantinet plus sérieux qu’un Mr et Mme Smith, peut-être parce qu’aucun autre réalisateur Hollywoodien n’avait de film disponible à temps... Curieuse décision donc d’autant que Doug Liman, affublé de l’étiquette de nouveaux réalisateurs de films d’action, n’est pas véritablement le meilleur morceau de cette nouvelle génération qui frappe depuis dix ans le box office. Paul Greengrass, avec sa hargne et son goût pour un réalisme ultra découpé, a bel et bien imposé un style, parfois lassant pour certains, mais indéniable. Dans un univers un peu décalé, Mark Neveldine et Brian Taylor demeurent actuellement - et hélas pas pour toutes leurs productions - les seuls vrais nouveaux souffles du cinéma d’action (voir les deux Hyper Tension pour s’en convaincre). Doug Liman a offert dernièrement au public un premier Mémoire dans la peau, certes prometteur lors de sa sortie mais quelque peu daté face aux deux suites, une comédie sympathique mais fainéante (les Smiths) et un joli plantage avec le Jumper vite oublié. Son nouveau bébé, Fair Game, était sur le papier le plus réfléchi de tous : Revenant sur l’affaire Valérie Plame, agent de la CIA durant les débuts de la guerre en Irak qui avec son mari furent la proie d’une machination autour des Armes de destruction massive, Liman s’attache aux relations de ce couple dans la tourmente.

 

La coïncidence pouvait-elle être fortuite entre la sortie du Greenzone de Paul Greengrass (portant aussi sur la manipulation autour des armes en Irak) et le film de Doug Liman ? Même envie au sein de l’ère Obama de retrouver le vrai, l’éthique du politique. Et quelques journalistes d’applaudir la capacité du cinéma américain à traiter de son passé, même proche, avec recul et critique. L’Amérique, habituée à sa culture de l’action, n’aime pas trop longuement ressasser ses erreurs. Là où la France peine à aborder ses épisodes sombres, refusant même 30 ou 40 ans après d’accepter qu’une œuvre fictionnelle livre une vision d’un événement (voir le ramdam futile autour de Hors la loi), aimant à la fois se flageller à l’infinie et ayant trop mauvaise foi pour reconnaître ses torts, les Etats-Unis eux préfèrent réécrire l’histoire, ne pas s’embarrasser de valises trop lourdes à porter pour avancer, quitte à se fourvoyer à nouveau dix années plus tard. Ainsi, ces deux films sur l’ère Bush viennent laver les erreurs d’un pays pour qu’il puisse repartir de plus belle. Ces deux films auraient-ils pu voir le jour durant la présidence Bush ? Dur à dire, mais cela aurait été peut-être plus compliqué ; sous Obama pas de problème, il est facile de montrer du doigt les coupables, de trancher avec les erreurs et de trouver des héros anonymes pour sauver les apparences. Quoi qu’il en soit, l’envie de comprendre et de découvrir la vérité reste palpable face à des évènements déjà mis en lumière.

 

doug-liman.jpgFair Game partait ainsi avec un certain handicap et après les quasiment deux heures de projections, la première constatation est d’avouer que l’élève Liman a bien fait ses devoirs. Valérie Plame (Naomi Watts) se la joue espionne du réel, n’usant pour seule arme que le mensonge et le renseignement, épouse d’un ancien diplomate engagé et mère de deux enfants, elle mène de front une lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et sa vie de famille. Mais voilà que le 11 septembre change la donne. Les autorités veulent savoir si oui ou non une menace existe. Son mari est envoyé au Niger pour enquêter, elle-même mène son enquête de son côté, et rien n’est découvert, aucune menace, or le discours du gouvernement évolue soudain affirmant l’existence de telles armes et déclarant la guerre. Le mari (Sean Penn) refuse ce mensonge et publie un article explosif. Oui mais voilà le gouvernement est plus fort et dévoile la réelle identité de Valérie Plame, sacrifiant de la sorte un de ses propres agents secrets. Cette première partie nous donne ainsi un film d’espionnage plutôt bien mené, quoi que de facture très classique (ni effet de découpage à la Greengrass, ni surprise visuelle, Liman vise l’efficacité de son récit dans une tradition de pur divertissement). Tout pourrait survenir, changer de ton pour un film d’action à la Mission Impossible ou tomber dans l’intimiste. Liman opte davantage pour le second choix et il fait bien. Se concentrant sur le délitement de la vie d’une personne qui oeuvrait dans l’ombre du mensonge, le réalisateur s’attache au conflit qui prend place dans le couple, à savoir se battre contre tous au risque de tout perdre ou préférer la sécurité. L’homme croit en son idéal, se bat contre des moulins à vent, s’imagine vainqueur contre un gouvernement, la femme voudrait simplement protéger ses enfants. Les doutes s’accumulent jusqu’à la révélation finale. Le récit file pour tenter de condenser plusieurs années de cet épisode où les stratégies pour déstabiliser l’autre camp se multiplient. Ni politique, ni vraiment film d’action, ce Fair Game prend une allure de drame humain géopolitique.

 

Doug Liman va à l’essentiel, ne perd jamais son temps dans un plan de trop. Quand il faut montrer le trouble du Mari, voilà que la caméra effectue un tour sur le personnage pour le présenter comme assailli. Pour donner davantage de dynamisme, certains plans emploient une caméra subjective. Pour la plupart des scènes, en ne fixant jamais vraiment son objectif, Liman veut donner une fébrilité et retrouver un peu de l’ambiance documentaire (caméra à l’épaule, mouvements incertains…). Pour exemple, les deux enfants de Plame, qu’ils aient existé ou non, ont l’âge parfait pour ce genre de problématique puisqu’ils sont suffisamment âgés pour ne que les parents n’aient pas à s’occuper d’eux tout le temps et suffisamment jeunes pour ne rien comprendre à la situation et ne pas poser de questions, ces deux enfants deviennent dès lors un simple contexte destiné à restituer l’humanité du couple, leur normalité. Jamais ces deux enfants n’ont une réelle consistance, à l’exception peut-être de cette séquence à la fois pathétique mais assez belle où la petite fille ressent la fragilité de sa mère et l’embrasse pour la réconforter. Ajoutons une musique de circonstance pour souligner les émotions quand il le faut, un second récit d’une sœur et de son frère en Irak que Plame ne pourra pas sauver qui donne une touche tragique au film, le dénouement positif qui embraille sur la réalité avec la véritable déclaration de la véritable Valérie Plame pour raccrocher le film à l’histoire véritable. Tout  est là pour faire un film d’action pas trop mal mené.

 

Fair Game est un bon Doug Liman, mais demeure un petit film qui ne fera pas date. Ne s'encombrant guère d'une réflexion approfondie sur les enjeux du pouvoir et des stratégies étatiques, verbillant sur l'importance de se soulever en tant que peuple contre les injustice (en gros, le même discours que dans un Benjamin Gates), Fair Game doit être prix pour ce qu'il est : divertissant plus que bouleversant. Le seul mystère réel est intact cependant, pourquoi à Cannes, pourquoi en compétition ? Le film aurait bien marché sans même cette sélection, ne recevra pas de prix et personne n’en aurait été fâché. Le geste était audacieux et prometteur, ouvrir un peu la sélection, continuer de promouvoir l’éclectisme et l’envie de représenter tout le cinéma, ne reste plus qu’à trouver à l’avenir un film plus exigeant envers lui-même (dommage, le Polanski était déjà pris par Berlin) pour convaincre d’une telle décision.

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