Incendies / Curling, perspectives du cinéma québécois.

Publié le par PS

Le cinéma franco-canadien (le terme sera plus correcte que cinéma québécois bien que la majorité des films sortent du Québec) est hélas peu connu et peu visible en France. A l’exception d’un ou deux longs métrages de Denys Arcand et de Crazy, les Français semblent peu attirés par ce cinéma, qu’il s’agisse d’une mauvaise connaissance de cette culture, d’une paresse (la plupart des films québécois étant injustement sous-titrés sous prétexte qu’on ne les comprendrait pas sans cela), ou encore d’un sentiment de supériorité culturelle face à la Belle Province, première concurrente artistique de la Francophonie.  Le Canada Francophone offre pourtant des réelles perspectives cinématographiques et une richesse très souvent perdue dans le cinéma français. Deux films québécois auront notamment marqué le public de la Belle Province et quelques festivals. Ces deux films, Incendie de Denis Villeneuve et Curling de Denis Côté, sortiront en France en 2011. Leurs sorties sera sans aucun doute relativement confidentielle, mais ils donnent une idée de ce que peut produire un cinéma québécois en bonne forme.

http://www.voir.ca/blogs/kevin_laforest/Incendies%20(affiche).jpgAprès avoir réalisé son Polytechnique, film revenant sur le massacre de Polytechnique Montréal tourné dans un noir et blanc hypnotique, Denis Villeneuve affronte un nouveau défi en adaptant la pièce de théâtre Incendies de Wadji Mouawad. Il livre un des récits les plus épiques de l’année (rejoignant le Tétro de Coppola) par les révélations finales où toutes les grandes problématiques de la tragédie sont condensées. Incendies suit deux jumeaux (Jeanne et Simon) à la mort de leur mère, une femme distante et énigmatique qui travaillait chez un notaire. A l’ouverture du testament, le notaire et ami apprend aux enfants que leur père est toujours vivant et qu’ils auraient un frère. La dernière volonté de la défunte demande aux orphelins de retrouver les deux et de leur donner une lettre à chacun. L’un refuse, l’autre accepte par respect et part rechercher les origines de sa mère au Moyen-Orient. Les découvertes qu’elle fait sur la vie ignorée de sa mère vont bouleverser la vie des protagonistes. Denis Villeneuve réalise avec Incendie un film ambitieux et international (coproduction Franco Québécoise) qui sort du cinéma québécois classique tout en conservant les thèmes chers à la culture Canadienne.

Denis Coté change de style et se confine dans une petite bourgade de la région montréalaise pour son nouveau film, Curling, moins grand public mais salué dans plusieurs festivals. Après son Carcasse, film hybride entre le documentaire et la fiction, film choc qui fit connaître Denis Coté auprès de la critique, l’homme voulait se recentrer sur une œuvre plus maîtrisée, plus classique en apparence mais tout aussi surprenante. Curling semble suivre la relation d’un père possessif et craintif et d’une jeune fille confinée entre l’enfance et l’adolescence dans un lieu froid et vide. Puis peu à peu se concentre sur l’homme, son isolement, son mal-être. Denis Côté s’attache à des gens à part, hors du système traditionnel, les approche pour ensuite les faire progressivement rentrer dans la société.

http://www.voir.ca/blogs/kevin_laforest/Curling%20(affiche).jpgDeux réalisateurs, deux films, deux visions du monde différentes. Le point commun pourrait être cette inscription dans la fiction pure. Même si Incendie s’ancre dans un contexte géopolitique tendu, Denis Villeneuve fait le choix comme Mouawad de ne pas pour autant associer le contexte à un véritablement repère réaliste. Le pays où la mère évolue n’est qu’un reflet du monde. Dans Curling, le village difficilement discernable semble coincé dans un nul part aride, quand bien même Denis Côté a tourné son film à 20 minutes de Montréal. L’un choisit la dimension intimiste, construisant son film sur quelques décors récurrents (la maison, le bowling, le motel…), l’autre un lyrisme dramatique se confondant dans une multitude de lieux. L’un livre un récit à trous où rien n’est dévoilé, laissant le spectateur s’imaginer le reste, l’autre construit son film sur une intrigue échafaudée minutieusement pour aboutir à la révélation ultime. Si les deux longs-métrages, forts différents sur bien des aspects, se recoupent, c’est par des thèmes propres à la culture québécoise.

Souvent, l’art québécois se fonde sur un milieu hostile dans lequel évoluer. Cela renvoie à une histoire propre, la vie dans un environnement difficile (lire par exemple La Scouine d’Albert Laberge). Dans Incendies, cette hostilité s’illustre par la guerre et la violence désertique des décors. Dans Curling, cette brutalité de l’environnement prend forme à travers le climat hivernal qui noie les personnages dans une blancheur agressive. De cet environnement découle le thème de la survivance, qu’il s’agisse de la mère dans Incendies devant surmonter tous les obstacles ou du père et de sa fille devant affronter un monde risquant de les avaler dans Curling.

Autre élément semblable, les deux films semblent proches d’un certain post-nationalisme propre au Québec. La revendication communautaire n’est plus de mise. Dans Incendies, les personnages sont bien Canadiens, mais ne revendiquent jamais cette appartenance à un moment de leur vie où leur propre origine refait surface, inscrivant par ailleurs le film dans une autre thématique chère au Canada qu’est le nomadisme (nomadisme rendu possible dans un pays multiculturel). Curling n’embarrasse guère ses deux protagonistes d’une dimension nationaliste, bien qu’ils soient inclus dans une région où les repères et les revendications des autres personnages sont forts, le duo sort du monde et de toute tentative d’attachement.  

Denis Villeneuve  travaille le déroulement narratif, n’hésitant pas à mêler les ellipses, ruptures temporelles sans la moindre transition. L’image est soignée et symbolique, comprise dans une maîtrise très classique. A ce titre certaines scènes se révèlent sublimes de forces et d’émotions comme la séquence du massacre dans le bus. A la frontière du film de genre, Incendies s’enfonce dans des ramifications thématiques vastes pour se clore avec une mise en scène sobre tandis que les révélations sont dignes des grands opéras. Denis Côté s’inspire pour partie de l’école Berlinoise, dont il aime le travail du réel, mais s’en éloigne pour construire une réalisation plus personnelle en incrustant dans un univers en apparence attaché au concret tout une rêverie fantasmatique comme ce tigre sorti de nulle part ou ces cadavres abandonnés dans les bois qui effrayent autant qu’ils fascinent la jeune fille et dont on ne saura jamais rien. Les deux réalisateurs pensent leur cinéma formellement, narrativement et symboliquement pour construire deux œuvres singulières et assurées. Incendies et Curling forment deux faces d’un cinéma Franco Canadien discret mais réfléchi qui laisse présumer un vivier de cinéastes à suivre pour l’avenir (parmi lesquels il serait possible d’ajouter pour l’actualité récente Xavier Dolan), marchant dans les pas des grands auteurs québécois (Michel Brault, C. Jutra, G. Groulx….) tout en cherchant de nouvelles pistes et de nouvelles manières de faire avancer le cinéma.

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merci 18/11/2014 23:27

J'adore le cinéma québécois, Xavier Dolan avec Mommy m'a sincèrement bleuffée!