L’art de tirer le portrait

Publié le par ES

Sfar01Le biopic, ces biographies cinématographiques d’illustres personnages, est un genre à part entière, relativement prisé outre atlantique et qui s’est développé depuis quelques années dans l’hexagone pour le meilleur comme pour le pire (le trop encensé La Môme, Coluche, Sagan, Coco Chanel, Mesrine ou le césarisé Séraphine). En réalité, et cela n’échappera à personne, le biopic n’est pas vraiment nouveau dans la mesure où tous les films sur des personnages historiques (Cléopâtre, Bonaparte, Mozart, les Reines d’Angleterre…) sont des biopics. Mais depuis dix ans, ils ont pris une place grandissante.

last_days.jpgLe soucis avec les biographies filmées c’est qu’elles ne sont ni de vrais documentaires, ni de pures fictions, elles jouent avec une mémoire collective et rencontrent la personnalité artistique d’individus que sont les réalisateurs. Selon qu’il s’agisse de commandes ou de véritables démarches personnelles, ces films peuvent être aussi plats et banalisés qu’un téléfilm ou de véritables chefs d’œuvre. L’autre soucis pour le réalisateur consiste à choisir ce qu’il va raconter. Doit-il reprendre toute la vie d’un personnage ou se concentrer sur une période suffit-il à croquer les traits essentiels du personnage ? Faut-il être fidèle et coller au plus près d’une réalité (vue avant tout au travers des médias) ou bien peut-on se permettre de partir d’une réalité pour ouvrir un film sur la fiction, sur des symboles plus grands que la simple vie narrée, au risque de devoir batailler avec les descendants ? Et le biopic musical n’échappe pas à d’autres dangers dont celui de transformer un film en un récit entrecoupé de clip musicaux fleurant bon la naphtaline. Côté US, citons deux biopics récents qui ont su sortir du lot, quoi que d’un accès souvent plus difficile, en s’intéressant juste à l’essence d’un personnage sans chercher à recoller les morceaux d’une existence. Last Days de Gus Van Sant (réalisateur qui s’est perdu en partie dans le biopic de Harvey Milk par la suite) et sa dimension contemplative pouvait déconcerter. I’m not there de Todd Haynes, en prenant plusieurs acteurs pour jouer Bod Dylan, témoignait davantage à son tour d’une expérience de cinéaste que d’une biographie filmée. Ce qui est certain c’est qu’un biopic attirant se fonde sur des grandes gueules dont l’existence ressemble déjà à une histoire. Et Gainsbourg à ce titre correspondait bien, tout comme Nelson Mandela.

S’il est possible d’aborder le premier film de Joan Sfar et le dernier de Clint Eastwood, c’est parce que les deux ont tenté de s’éloigner du traditionnel biopic en apportant une fraîcheur personnelle et une inventivité rarement exploitée dans les biopics pour le premier, en ne s’intéressant qu’à un événement bien précis de la vie de Mandela pour le second.
photo 1264009459401-1-0S’intéresser à une destinée en se concentrant sur un épisode riche de sens, universel et en même temps anecdotique pouvait être casse gueule aussi bien que fabuleux. Au programme, Mandela sort de prison, est élu président et, dans une Afrique du Sud divisée, tente de reconstruire une nation. Pour ce faire, il va utiliser la coupe du monde de Rugby comme symbole unificateur. Une équipe de perdants, mal aimée qui peu à peu remonte la pente jusqu’à la victoire. Belle histoire en soi, pleine de promesses et de bons sentiments. Clint Eastwood aux commandes, tout était possible. Mais le biopic tombe aisément dans les stéréotypes et la facilité. A trop se concentrer sur le rugby sans pour autant l’explorer à fond, le film tourne à vide. Long à se mettre en place, les victoires s’enchaînent soudainement pour mener à une victoire presque trop facile. Nelson Mandela paraît plus inspiré par l’âme du sport que par l’enjeu même de sa présidence. N’enlevons pas tout à Eastwood, il livre un film galvanisant dans ce que cela peut avoir de positif et d’énervant. Empli d’optimisme, le récit fait sourire de sympathie. On se prend à vouloir que l’équipe gagne, oubliant qu’on connaît déjà la fin. Le soucis c’est que cette sympathie conservatrice ne suffit pas à faire de Invictus un bon film.
395651.jpgAnalysons rapidement la dernière partie, la plus mauvaise. François Pienaar, capitaine d’équipe (Matt Damon blond quelque peu effacé), se tient dans le couloir qui mène au terrain, comme un gladiateur dans l’arène. Un plan nous le présente de dos face à l’ouverture et aux gradins bondés, image de l’humilité, de la petitesse d’un homme face à la foule. Soudain changement de plan, contre champ sur le visage de François, mais le plan se fait en contre plongée, présentant à l’avance le capitaine comme vainqueur. Avant même le début du match censé être le plus dur, on sait que tout est joué. Et un quart d’heure de match s’enchaîne pour arriver sur les prolongations. Mon dieu, les deux équipes (Springboks contre les terribles Old Blacks) sont au coude à coude. Et voilà dix minutes de ralenti exagéré sur les pieds, les masses en pleine mêlée. Les sons sont décuplés. A vouloir trop en faire, la scène en devient grotesque, comme si subitement Eastwood, parfois si bon, avait perdu tout sens critique. Pour enfoncer le clou, le spectateur a droit à quelques séquences sur les gens de par le pays qui se rassemblent derrière un poste, blanc avec noir, pauvre avec riche… Reste quelques scènes marquantes et poignantes témoins d’un certain talent de la part du cinéaste. Eastwood est meilleur quand il s’agit de scènes intimistes, de Mandela confronté à sa fille, à sa propre vie, ou bien des réactions de la bonne de la famille de François. Et au milieu, en point d’équilibre, une scène courte et belle. François reçoit un coup de téléphone, l’équipe de rugby est mal en point, ses parents critiquent le nouveau président, dans la cuisine la pauvre femme à tout faire se tait, comme depuis le début. François revient pour annoncer que le président veut prendre le thé avec lui. Le père ne comprend pas trop. La famille est surprise et honorée, mais sans réelle joie. Seule la bonne expose une mine exaltée et heureuse, alors qu’elle ne dit jamais rien, elle s’approche de François pour le féliciter et lui demande de dire à Mandela de s’occuper de bus. Les petites gens du pays, ceux qui croient en l’homme, humiliés et humbles, conservent la réalité des situations. Invictus peine à trouver une voie marquante. Mandela semble une épure plutôt sympathique, mais quelque peu limitée dans l’exploration du personnage. On ne gagne pas à chaque fois.

serge-gainsbourg-vie-heroique-2009-2-g_1_.jpgJoan Sfar a essayé de sortir des impasses que pouvait représenter l’adaptation d’une vie. En important son univers de la Bande Dessinée, il réussit à mettre en scène une première partie incroyable. Incroyable dans la mesure où l’enfance et les premiers pas à Paris semblent davantage conter une histoire (comme le sous titre du film le laisse entendre) que présenter la vie de Gainsbourg. S’intéressant davantage à l’essence artistique de Gainsbourg qu’à sa vie propre, Sfar dresse un tableau curieux et envoûtant. En pleine guerre, l’enfant passe à côté d’une affiche sur les Juifs, il s’invente alors un gros monsieur rond (semblable au personnage de l’affiche) qui suit le garçon. Au fil du temps, la baudruche devient un ogre épouvantail, la part sombre de Gainsbourg. Une enfance poétique, sombre et de temps à autre sublimée. En grandissant, l’homme hésite. Il rêve d’être peintre, mais son destin le conduit vers la musique. On croise alors une bonne partie des figures de la chanson française, tous haut en couleur, interprétés avec un certain talent dans une recherche de la performance pure. Hélas, les problèmes classiques du biopic ressurgissent par la suite. Les personnages continuent de se croiser, d’un épisode à un autre, d’une star à une autre. Gainsbourg chasse sa marionnette, l’imaginaire perd en force ou bien finit par lasser (même l’homme choux pourtant poétique n’a pas l’impact qu’il pourrait offrir). Au bout de deux heures, sans avoir fait le tour de la question Gainsbourg, Sfar clôt son film. Délicat de tenir de bout en bout la vie filmée des autres.


L’art de tirer le portrait n’est jamais aisé, l’équilibre est complexe à dénicher. Côté Russe, sorti en janvier, le Tsar de Pavel Lounguine, sur Ivan Le Terrible, pourrait être ajouté à la liste dans la partie des récits d’hommes historiques réussis (une puissance et un certain panache dans la réalisation pour ce film repensant les tensions entre le religieux et le politique à travers la folie d’un homme). Si peu de biopics sont convaincants, cela n’en décourage pas pour autant les producteurs et les réalisateurs. Sortiront bientôt sur nos écrans ou sont en projet des films sur Dumas (L’Autre Dumas), Louise Michel, Amelia Earhart, ou encore le Lincoln  et Gershwin de Spielberg dont l’homme parle depuis plusieurs années. A qui le tour donc de se faire tirer le portrait ?

Commenter cet article