L'étrange histoire de Mr. Nobody

Publié le par ES

MR-NOBODY.JPGL'étrange histoire de Mr Nobody débute par la création même du film et sa promotion. Il y a de cela un an, germaient dans le métro des affiches curieuses, esthétiquement très stylisées et énigmatiques avec pour seule indication un lien internet. S'agissait-il du lancement d'une nouvelle marque ou d'un produit ? En partie, puisque ces affiches marquaient le premier lancement de la campagne marketing autour du film. Et puis, ce dernier fut repoussé une première fois, peut-être dans l'espoir d'être sélectionné au festival de Cannes. La sortie du film fut annoncée pour juin, puis pour la rentrée d'automne et finalement le film apparaît sur nos écrans en janvier 2010, une année plus tard, l'impact de la campagne ayant perdu tout son poids. Pour rafraîchir les idées du potentiel spectateur, on expliqua alors qu'il s'agissait du nouveau film de Jaco Van Dormael, 13 années après son Huitième jour, film événement à l'époque puisque cette gentille histoire d'un trisomique fan de Luis Mariano avait remporté un beau succès public. Il faut hélas commencer à se méfier de ces plans marketing énigmatiques censés créer du buzz où on finit par expliquer combien l'auteur a oeuvré, patienté pour pouvoir enfin réaliser son film (tout comme pour un certain Avatar). Film d'une vie, film de dix années d'expériences, film de deux heures vingt mal accueilli par la presse avec dès le début d'année une des perles journalistes émise par le magazine Phosphore qui écrivait approximativement "comme si Kubrick faisait un remake de l'Etrange histoie de Benjamin Button", citation reprise sur l'affiche française du film qui en dit long sur le déséquilibre de Mr Nobody : une affiche coupée en carrés d'images, des citations de presse alambiquées, et une volonté de rester mystérieux.

Mr.-Nobody-500x333Délicat de faire simple avec Mr Nobody tant l'histoire s'entrelace de variables. D'un côté un enfant de neuf ans obligé de choisir entre vivre avec son père ou partir avec sa mère et qui finit par ne pas choisir en s'inventant les différentes vies possibles. De l'autre, un vieil homme, le dernier humain mortel, en l'an 2092, interrogé par un médecin et un journaliste tentant de cerner qui est ce mystérieux Némo Nobody dont aucune trace n'apparaît dans les registres. Entre les deux, trois histoires d'amour, trois femmes, deux continents, plusieurs morts probables et une multiplicité de mondes fantasmés dans lesquels évoluent les avatars du narrateur (Jared Leto).
 
mr-nobody 178Dans leur numéro estival 2009, les Cahiers du cinéma pondaient un curieux article concernant Transformers 2, qui expliquait en quoi ce jouet audiovisuel de Michael Bay était une bible du cinéma de sciences fictions (de Terminator à Matrix en passant par la Mutante). Jaco Van Dormael, volontairement ou pas, réitère ce genre de travail en englobant dans son film dix ans de cinéma, ou plutôt dix années d'images. Pour le meilleur et pour le pire.
 
Mr-Nobody-18273Le film débute sur les chapeaux de roue. Dormael choisit de ne jamais employer de narration chronologique. Le spectateur est donc bourlingué, via un montage dynamique, entre le futur Némo (de 117 ans), le Némo du présent 2009 (de 30 ans), le Némo enfant et le Némo adolescent. L'entrée en matière est donc brutale et fascinante ( commençant notamment par plusieurs morts du personnage). Et puis, passé ce début intriguant, suit une phase où le narrateur conte son enfance de façon linéaire jusqu'à la division des existences. La majeure partie du film s'intéresse alors aux trois histoires d'amours tarabiscotées et se clôt sur un final qui renoue avec son ouverture à savoir un mélange d'images et un montage sur vitaminé pour rendre le sens du récit plus flou, ouvrir sur des interprétations multiples sans donner une réelle solution. Tout cela n'est-il qu'un rêve, une affabulation d'un vieil homme, un essai philosophique sur le temps et le choix, un métrage prophétique sur l'avenir de l'humanité ? Dormael a voulu tout incorporer dans son récit. On y trouve au travers de ces existences : le thème de la dépression (notamment dépression maternelle),de l'handicap, du coma, la crise d'adolescence, l'enfance, la vieillesse, le film à suspens, le film poético idyllique, les relations parents enfants, l'inceste, l'exploration de Mars, la fin de l'humanité, le monde du travail, la question de la création artistique, des réflexions sur l'univers et des questions métaphysiques, la mort... Deux thèmes reviennent dans ce flot de façon récurrente, le thème de la noyade (annonciateur en partie de la noyade du spectateur face à ce trop plein de pistes) et celui de l'effet papillon (une goutte provoque un raz de marée, une feuille vient changer le destin d'un être...). Dense et parfois faussement complexe, le film peine ainsi à conserver l'attention du spectateur. Et pour mettre en images cette tentative, Dormael a véritablement pioché dans tout ce qu'il a dû lire, voir ou entendre depuis quinze ans.
 
Faisons donc un petit tour des diverses références explorées dans le film, à commencer par le nom même du héro Némo Nobody (pléonasme linguistique dans la mesure où Nemo et Nobody signifient à peu près la même chose). Némo demeure un prénom pas mal usité dans la littérature et le cinéma (citons simplement l'oeuvre de Jules Verne ou encore ce livre pour enfant Némo, qui débutait avec un jeune garçon amnésique qui tente peu à peu de reconstruire sa vie). Un passage par le paradis nous montre des chérubins prêts à être envoyés sur terre et des anges qui apposent leurs doigts sur l'arrête des lèvres supérieurs, creusant ainsi le petit sillon présent dans la continuité du nez), censés de la sorte ôter le savoir absolu que connaissent les anges pour leur venue sur terre. Cette idée est prise notamment à Bernard Werber dans l'Empire des anges et n'est malheureusement pas suivie (à peine revenu sur terre le jeune Némo possède la tranche comme si Dormael avait eu la flemme d'effacer en post production ce détail ou comme s'il l’avait tout bonnement oublié rendant obsolète le passage au paradis). Les séquences dans le futur renvoient à tout un autre pan de la littérature d'anticipation avec notamment Michel Houellebecq (Plateforme ou La possibilité d'une île) dans l'apparition d'hommes immortels et asexués qui enregistrent leur mémoire sur ordinateur. Hélas, Dormael ne fait qu'effleurer les thématiques de chez Houellebecq ou du A.I. de Spielberg). Pour citer rapidement quelques autres des références présentes et largement réutilisées dans le film : Un peu de Jean Pierre Jeunet façon Amélie Poulain, de Yann Samuel pour son Jeux d'enfants dans les modes de narrations et l'imaginaire de l'enfance, un mélange entre du Michel Gondry, du Tim Burton, du Terry Gilliam, du Cédric Klapisch (pour les séquences oniriques de Paris), de très loin une influence de David Lynch (notamment dans la volonté d'employer des thématiques davantage qu'un récit linéaire), du Jan Kounen pour les séquences façon clip publicitaire (et des emprunts à la publicité même tel EDF), du Robert Zemeckis (Forest Gump pour la plume flottante), sortie de nulle part, une référence au genre policier et à l'ambiance de Tarantino (dans une scène où le personnage de Némo est tué et jeté dans les bois, la caméra filmant à 90° comme si elle était tombée au sol), un peu de Darren Aronofsky pour The Fountain et la multiplicité des vies, tout le cinéma de science fiction des années 2000 dont le De Palma Mission to Mars, le Danny Boyle de Sunshine (et derrière Kubrick) et l'on pourrait continuer longuement ainsi. La perle des emprunts restant à la fin cette citation directe et amusée de Matrix et de la séquence entre Néo et l'Architecte. A l'écran cela donne, une version de Némo (Jared Leto) dans un monde factice où demeure une vieille maison croulante possédant un vieux téléviseur qui diffuse une image du vieux Némo parlant directement à son spectateur et expliquant que rien n'existe. Passons sur la Bande Musicale qui elle aussi réutilise toutes les musiques vues et revues dans le Cinéma (qu’il s’agisse de musiques classiques, de slow comme For your precious Love présent dans Ne le dis à personne, de rock, ou autre tel les chœurs d’ouverture de 99 Francs). 
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Toute l’attirance et le rejet de ce film tiennent à cette succession rarement cachée de références et d’emplois visuels d’autres œuvres. Il est amusant et intriguant de reconnaître, de se demander pourquoi un tel usage, mais dans le même temps l’accumulation donne au film une lourdeur ennuyeuse et lassante. Et à trop vouloir bien faire, sans rien laisser au hasard à l’image de ses personnages qui voient l’avenir ou décident de ne pas choisir, les séquences s’enchaînent et perdent toute émotion, toute dimension humaine, comme si les avatars fictionnels prenaient le pas sur la réalité. mr-nobody-2009-15569-1113870202.jpgMr Nobody est un objet curieux, en partie un ratage et dans le même temps un amusement intellectuel. Dormael semble avoir eu de bonnes idées (de temps à autre une séquence sortie du catalogue de références et plus personnelle revient rappeler pourquoi l’homme a déjà fait deux films, parvenant à trouver une certaine sensualité ou un ton particulier), mais hélas il n’a sans doute pas réussi à prendre le recul nécessaire pour voir où il se fourvoyait (les tons de narrations différents entre humour du début, gravité des scènes de dépression, interrogations existentielles empêchent toute unité par exemple). S’agit-il d’un réel hommage conscient au cinéma ou d’une erreur artistique ? Mr Nobody est comme son nom l’indique un grand rien, certes sympathique, mais échouant à atteindre sa vision de départ. Voilà qui en fait un modèle du genre et une leçon pour tout réalisateur, en art, il est souvent impossible de tout embrasser et les envies d’universalité peinent à s’accomplir. Un petit rien vaut mieux qu’un grand désarroi.

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Irisnou 28/03/2010 23:09


Je valide dans l'ensemble même si je te trouve assez dur!


Gonzo 30/01/2010 19:23


Je vois que tu aimes beaucoup le cinéma, passe faire un tour sur mon blog, je fais des critiques des films récents sortie en salle!

A bientôt!