La Casa Muda : Le sens technique

Publié le par PS

Dur d’empêcher le progrès technique de venir transformer les habitudes du cinéma. A l’heure où certains scrutaient l’Avatar comme une pierre philosophale destinée à offrir un ravalement de façade à la vieille enseigne du Septième Art,(ce nouveau stade de l’évolution cinématographique où tout devenait possible dans les effets visuels, à coup de budgets mirobolants et de caméras construites pour l’occasion), d’autres exploraient une forme de révolution divergente, prenant les traits d’une propagation plus ténue.

Avec l’arrivée du numérique et ses innovations constantes, c’est un autre domaine de liberté qui s’est ouvert pour une génération de réalisateurs en herbe. L’image, y compris de qualité, ne relève plus uniquement d’un matériel coûteux et volumineux, elle devient à la portée du premier venu, pour le pire (à jauger l’excroissance des courts métrages pas toujours attrayants), mais aussi pour le meilleur. Des habitués de la pellicule se sont mis au numérique (De Oliveira), d’autres repensent le médium cinéma à travers ce nouvel abord de l’image (Godard). L’innovation de cette année aura été amenée par Canon dont un de ses appareils photo offre une qualité d’image en vidéo HD suffisamment bonne pour créer des longs métrages sans dépendre de pressions financières. Ainsi Rubber, de l’inclassable Quentin Dupieux, fut tourné avec ce genre d’engin. Un projet aussi déjanté qu’un pneu tueur aurait sans doute eu du mal à se monter et à voir le jour avec qualité sans ces nouvelles technologies. L’un des genres les plus friands de l’avènement numérique demeure le film frisson. Car le numérique, dans le sillon du Projet Blairwitch filmé avec un caméscope, peut restituer cette impression de film amateur et donc créer une ambiance plus « réaliste » et proche du personnage. Ce fut en partie le cas de Cloverfield, REC ou de Diary of the Dead (Romero). Le nouveau bébé issu de cette veine, Paranormal Activity, a bénéficié d’un coup marketing somptueux, vite retombé en soufflé, misant sur cet aspect film amateur sans grande originalité. Le vrai nouveau né de cette génération pourrait bien être La Casa Muda, premier film Uruguayen de Gustavo Hernandez, remarqué à la Quinzaine des réalisateurs 2010 autant que critiqué. Filmé à l’aide de l’appareil photo Canon, Hernandez a opté pour un faux plan séquence durant tout le film, coupé uniquement pour des raisons techniques de façon discrète.

muda1b.jpgLa Casa Muda s’aborde comme un film frisson jouissif et sans prétention où le plan séquence vient ici créer un effet Train Fantôme volontaire, rendu possible par la légèreté et la maniabilité du medium employé. Au programme, un père et sa fille arrivent après un trajet au milieu des champs dans une maison abandonnée qu’ils doivent entretenir. Le propriétaire et ami leur ouvre et les installe au rez-de-chaussée et s’absente une heure, le temps d’aller leur chercher du matériel. C’est alors que les ennuis commencent, dans ce crépuscule pastoral, quand des bruits inquiétants se font entendre. Le père monte à l’étage voir ce qui se passe et n’en reviendra pas. S’ensuit un jeu de cache-cache pour échapper à une ombre inconnu. L’angoisse monte de ce mystère qui rôde. Chaque porte qu’on ouvre peut voir surgir une vision, chaque bruit devenir synonyme de danger. Jamais gore, le film fait sa petite cuisine des effets traditionnels avec un certain enthousiasme (flashs, visions subites, faux dangers…).

(Partie dévoilant la clef du récit, à sauter si vous le souhaitez.) Le ressort conclusif qui vient donner une explication et un éclairage ne sera guère convaincant pour la plupart et pourra apparaître quelque peu décevant. L’avant générique final nous fait comprendre que la jeune fille est l’unique coupable, une pure folle qui entraîne dans sa folie le spectateur et la caméra. On découvre qu’elle a tout inventé, volontairement ou non, pour mettre en scène la mort du père et du propriétaire. Le générique final donne ensuite une justification un peu convenue en expliquant que les hommes "s’amusaient" avec elle et avaient fini par tuer son enfant. Vengeance maladive et paranoïaque.

La-Casa-Muda-3.jpgIl convient de ne pas trop s’attacher au récit pour se demander s’il est convaincant, mais davantage de comprendre combien ce récit demeure cohérent avec la forme employée. La caméra opte pour une focalisation externe suivant uniquement la jeune fille. Dès les premières images, le spectateur ne peut suivre que la vision et la trajectoire de cette femme hésitante, mi enfant mi adulte. Tout l’aspect fantasmagorique tiendra dès lors à deux trames différentes : d’un côté la caméra suit l’errance cauchemardesque d’une femme prise dans ses propres visions, de l’autre le jeu de la vengeresse pour balader le spectateur, l’égarer alors qu’elle commet ses crimes. Le spectateur, Juge unique de la scène, se laisse prendre au piège de l’innocence, quitte à ne plus comprendre ce qui était vrai ou non. Car elle apparaît clairement à l’image, cette silhouette menaçante qui poursuit la fille jusque dans les bois, rompant ainsi le huis clos initial pour déplacer l'enfermement du champ géographique vers le champ psychologique (l’observateur est en réalité non pas pris au piège de la maison, mais de l’esprit malade de la fille). Ce plan séquence était l’unique moyen de perdre totalement le spectateur, de l’emmener dans un ailleurs indiscernable. La topographie des lieux devient impossible dès lors qu’elle n’est qu’une production irréelle de la conscience d’un personnage. A chaque fois que la femme monte à l’étage, celui-ci semble inconnu, ouvrant sur de nouvelles pièces inexplorées, impossible à appréhender. Cette perte de repères géographiques se double d’une confusion temporelle. Alors que le spectateur s’imagine être dans un film en temps réel par l’impression de plan séquence, les minutes semblent s’écouler plus vite que la normale. En à peine une heure, alors qu’il faisait plutôt jour, les personnages se couchent et se retrouvent en pleine nuit. Le spectateur finit par oublier qu’il n’est entré dans la demeure que depuis une petite heure quand réapparaît le propriétaire.

Troubler dans son rapport à la réalité, le spectateur ne peut donc plus distinguer le vrai du faux, le fantasme du réel. Alors qu’elle sort de la maison en hurlant et se précipite sur le chemin, la jeune femme se met à jouer avec la caméra sans que le doute soit possible. L’objectif balaye le chemin de droite à gauche, à la recherche d’une menace imminente, et la présence de la fille surprend à chaque instant, tantôt apparaissant à droite de l’image, puis à gauche. Cette scène stupéfiante et angoissante révèle la clef de l’énigme, car la femme devient la propre menace de l’image, enfermant le spectateur dans un piège à force de le submerger de sa présence. Ce jeu avec l’objectif permet de comprendre la malice du personnage qui depuis le départ mène la danse sous couvert du rôle de victime. Et si le train fantôme réussit aussi bien avec cette Maison Muette où le secret n’est révélé que par l’image (des photographies accrochées au mur) c’est par cet emploi de la technique qui crée l’opportunité de jouer sur le mélange du point de vue. Revenons encore sur cet utilisation d’un appareil photo HD comme caméra pour mettre en avant un autre aspect essentiel dans la réalisation. Pour une fois, l’usage d’un matériel « amateur » ne sert pas uniquement à donner une image amatrice comme c’était le cas dans Blair Witch, les plans sont plus travaillés, la photographie mieux maîtrisée à l’exemple des premières images dans les champs et la mise en scène impressionnante pour parvenir, même avec de réels plans séquences de trente minutes, à suivre le rythme de cette descente infernale dans les méandres d’un traumatisme. Cette caméra à la portée de tous choisit de donner l'illusion de l'objectivité, elle n'est pas dans l'histoire comme un objet présent. Cette caméra est en apparence un pur angle d'observation, mais elle demeure dans le même temps l'outil d'une subjectivisation; elle prend la stature d'une caméra hors champ pour mieux leurer l'observateur qui doit prendre conscience peu à peu du caractère faussé de la vision.

Qu’on puisse reprocher à cette Casa Muda d’être un peu pauvre sur le fond, le rebondissement final quoique malin n’offrant guère de nouveauté, n’enlève rien au mérite de ce petit film capable d’entraîner le spectateur dans sa folie angoissante et nerveuse. Gustavo Hernandez montre de la sorte combien l’évolution technique permet de donner du sens à l’image, de créer des œuvres particulières et originales par cette imbrication de la forme et du récit. Avec la Casa Muda, il s’agit moins d’ouvrir la voie à une succession d’ersatz peu probants dans le genre film frisson que de découvrir les potentialités de ces évolutions techniques qui créent l’opportunité pour certains d’échafauder des œuvres intrigantes et innovantes. Mais d’ici là, il n’y a qu’à frissonner au doux son des claquements de portes et des grincements de planchers.

 

La Casa Muda.

Réalisateur : Gustavo Hernandez

Scénariste: Oscar Estevez

Acteurs: Gustavo Alonso, Florencia Colucci, Abel Tripaldi

Image : Pedro Luque

Sortie en France prochainement

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