La merditude des choses, ou les facéties désespérées du cinéma flamand

Publié le par ES

02645668-photo-affiche-la-merditude-des-chosesLe père s’allonge à côté de son fils de quinze ans, moment de tendresse partagé. L’homme demande à l’adolescent s’il se sent mieux. Ce dernier répond que ce devait être l’alcool. Pour unique réplique, le père lui lance avec fierté une sentence proche de l’alcool ça fait grandir. Quelques secondes plus tôt, ce même père forçait son gamin à baisser son pantalon pour vérifier s’il possèdait le même grain de beauté héréditaire, accusant son enfant d’être un traître (pour avoir envisagé l’idée de partir en Internat). La violence de la scène, qui contrebalance avec la suivante, se ponctue à nouveau par une remarque fière du père sur l’appareil génital bien proportionné de son fils. Rire, violence et désespoir, bienvenu chez les Strobbe, famille de quatre frères et une sœur. Les quatre frères, en bons ivrognes ayant raté leur vie, vivent chez leur mère, un bout de femme de la campagne qui se dévoue à sa marmaille. Et la bière coule à flot. Dans ce contexte, un jeune garçon tente de grandir. Ce jeune garçon n’est autre que le narrateur, devenu écrivain qui nous conte du haut de ses trente ans ce récit de jeunesse.

la-merditude-des-choses1.jpgLa merditude des choses, qui aurait tout aussi bien pu s’appeler Vie de merde, pourrait être un énième récit d’enfance à la Dickens ou la narration de la formation d’un écrivain (après tout, le goût de l’écriture vient au garçon à force d’avoir des punitions à rédiger le soir), il n’en est rien. La merditude des choses est un film de crise. Les personnages sont en crise constante et la réalisation aussi. La narration est en dents de scie, entre deux obstacles, deux tensions, viennent se greffer des moments d’humour, de tendresse comme pour nous faire croire à une issue optimiste aussitôt refermée. Alors évidemment la trajectoire de la narration finit par aboutir quelque part, par livrer un dénouement heureux (le jeune garçon devenu adulte devient un bon père), mais ce dernier n’est arraché qu’in extremis comme une lueur fébrile. Une sœur renie sa famille, préférant un mari qui la bat à une fratrie d’alcooliques. Une mère refuse de reconnaître son fils et refait sa vie, ce dernier en est réduit à la traiter de pute devant une assistante sociale pour contenter son père. Un père tente de sortir de l’alcool en vain, poussé par ses autres frangins. Marginaux et marginalisés, les frères ne sont bons qu’à amuser le village dans des courses de vélos naturistes ou des concours idiots. La brave mère qui supporte cette famille termine démente dans une maison de retraite. Le jeune adolescent qui fait le choix de l’internat pour s’en sortir ne survit pas sans séquelle. Une erreur et voilà sa copine lui annonçant qu’elle est enceinte et qui refuse d’avorter face à un homme incapable d’assumer et d’accepter d’endosser le rôle de père. Même adulte, la vie continue d’être merdique, même devenu écrivain, dans cette belle séquence à la maison de retraite, coincé entre sa grand mère et ses oncles, le jeune homme ne trouve la paix. Chaque bonheur est terni par un malheur plus grand, comme s’il n’y avait pas de pauses. Le problème des crises nouvelles, celles qui frappent le XXI siècle, c’est qu’elles ne sont plus soudaines et brèves, mais s’installent. La crise familiale, la crise personnelle du narrateur font écho à une crise sociale. Les temps sont pourris et on s’amuse comme on peut.

19100685.jpgFelix Van Groeningen, qui n’en est pas à son coup d’essai, réussit à mettre en image cette crise généralisée qui survient sans aucun ordre apparent. Une des meilleures scènes pour comprendre cette construction de l’image en forme de crise peut être ces ballades à vélo. Sans comprendre pourquoi l’image passe de la couleur au noir et blanc, du noir et blanc à un grain coloré façon vieille vidéo, puis à des plans en couleur dont la photographie semble plus stylisée. Aucune explication, seulement des coupures, des ruptures dépourvues de toute planification, comme une forme de liberté, d’insouciance, de déséquilibre. Le noir et blanc ne sert ni à mettre en exergue un passage ni à remémorer un souvenir. Il apparaît comme les coups du sort : imprévisible. Le facétieux Monsieur Groeningen ne s’arrête pas là. Le va-et-vient entre passé et présent se fait sans chronologie fixe. Le narrateur parle de la mort de son père, le spectateur voit la tombe, et voilà que le père revient dans une scène antérieure. Rien n’est stable. Les éléments du film voguent. Pour accompagner certaines séquences, la musique oscille entre des chansons paillardes, quelques airs rocks et des chants de messe sans grande cohérence. Illustration parfaite de la crise où chaque séquence est incertaine, voilà la grande force de ce film. Et derrière l’illusion de l’improbable, Groeningen parvient à maîtriser son sujet, à tenir ses acteurs, harmoniser les instants comiques et les phases dramatiques. Derrière l’inconstance et la fébrilité du montage, il est parfois possible de cerner certains thèmes. Pour exemple, le jeune adolescent se trouve dans la rue, les couleurs sont froides symbole de la dureté de son enfance, coupure soudaine, le garçon se retrouve dans la maison, lumières chaudes, dans l’embrasure d’une porte sous le regard de sa grand-mère unique présence féminine réconfortante. Derrière la crise, derrière un chaos ambiant, Groeningen n’oublie jamais de faire la part belle entre le foutoir et la merditude, marquant en cela la différence entre un petit film loufoque et un film digne d’intérêt.

Faut-il y voir un souffle nouveau dans le cinéma flamand ou juste la réussite d’un cinéaste, La Merditude des choses parvient quoi qu’il en soit à allier un film grand public et une œuvre de cinéaste à part entière. La vie peut bien être parfois merdique, le cinéma réussit encore à sauver les apparences.

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