La rivière Tumen, d’une rive à l’autre (de Zhang Lu)

Publié le par PS

Au premier coup d’œil, La Rivière Tumen, du Coréen Zhang Lu, aurait tout du parfait petit film de Festival. Le spectateur y découvre un film politique, dans une région méconnue du monde, prise dans un conflit dont chacun a eu vent sans en comprendre toutes les dimensions (la frontière entre la Chine et la Corée du Nord,  les conditions de vie difficiles de la Corée du Nord…) où les petites histoires viennent croiser et nourrir la grande Histoire. La réalisation épurée évite tous les traitements d’un film de studio (aucune musique, aucun superflu, un assèchement de l’image) et suit des personnages qui s’entremêlent dans cet espace réduit. Des immigrés traversent la rivière Tumen, trouvent refuge un temps chez l’habitant au début accueillant, puis nettement moins chaleureux à mesure que les immigrés lui volent sa nourriture. Et pour donner un regard extérieur à ce problème, le réalisateur suit avant tout la vie des enfants, dont la vision divergente et moins corrompue donne une autre lumière. Des enfants dans un film politique où il est question de questionnement identitaire, d’exil, de tensions frontalières, voilà qui rappelle d’ailleurs L’Autre Rive (du Géorgien George Ovashvili, primé à Paris Cinéma en 2009). Ajoutons quelques passages obligés dans le récit qu’il s’agisse de la grand-mère un peu folle, mais sympathique et tenace, des deux ivrognes qui boivent parce qu’il n’y a rien d’autre à faire, de l’enfant qui meurt de fatigue en pleine nature abandonné par ses compagnons, de la gamine qui se fait violer par un immigré ou encore du gamin qui se suicide en toute innocence parce qu’on l’empêche de jouer avec son copain Coréen du Nord. Sous couvert d’une austérité de cinéma d’auteur, La Rivière Tumen se permet donc de dénoncer une situation à la fois singulière et universelle (les problèmes d’immigration se retrouvant sur tous les continents).


Et pourtant, malgré ces aspects assez lassants, une hypnotique beauté se dégage de la Rivière Tumen, quelque chose accroche le spectateur sans jamais l’ennuyer, malgré les convenances d’un film bonne conscience, la réflexion sous-jacente interpelle, convainc.

Dooman-River1.jpgTout commence par cet incroyable plan fixe sur la rivière, personnage principal de ce film. Passées plusieurs longues secondes d’attente à contempler l’étendue gelée et enneigée, deux silhouettes entrent dans le champs, traversent la moitié de l’écran, puis s’avancent vers l’objectif. La caméra se penche alors vers le sol pour découvrir à ses pieds un enfant allongé, comme endormi. Le couple regarde, s’approche, puis touche l’enfant qui se redresse aussitôt et se met à courir dans le lointain. L’enfance joueuse, malgré la rudesse d’une réalité froide, vient investir la routine de ce village perdu où les adultes sont obligés de partir en Corée du Sud pour nourrir leur famille. Le corps allongé dans la glace annoncera les corps retrouvés plus tard, gelés de n’avoir pu trouver un refuge dans leur traversée. Cette ouverture apparaît d’une simplicité volontaire, mais d’une maîtrise talentueuse pour que ce long plan séquence, où l’action est réduite à son minimum, parvienne à capter l’attention du spectateur.


Un peu plus loin, sous une lumière hivernale très belle, des enfants entrent dans un local abandonné et y rencontre de jeunes Coréens réfugiés, affamés et frigorifiés. Un petit feu éclaire la scène et sépare les deux groupes. Alors que les jeunes Chinois préfèrent aller jouer, un seul propose de donner un peu à manger, à condition que les Coréens jouent au foot avec eux. Pour proposer cela, le garçon commence par sortir de l’image, happé par la noirceur d’une porte ouverte avant d’en émerger à nouveau, ne laissant ressentir sa présence que par les sons hors champs. Ce hors champs, très fréquemment utilisé dans le film, vient construire une pudeur puissante. Les hommes agissent hors champs, loin de la caméra, comme cela se déroule réellement dans la région. Ce choix de cinéaste, Zhang Lu le maintient jusqu’à la fin, assumant cette austérité élégante. Le Hors Champs vient s’ajouter aux non dits, à ces vies ballottées qui surgissent des bois pour mieux disparaître l’instant suivant. Tout se déroule dans l’ombre d’une porte, comme l’image de cet enfant apportant à manger à d’autres jeunes personnes. Insidieusement, la situation se dégrade, le récit flanche et cette coopération des peuples, cette entraide humaine qui apparaissait comme un espoir possible est vaincu par la cruelle réalité. Chacun se sent prêt à aider jusqu’à une certaine limite, à condition de ne pas avoir l’impression de se faire leurrer par la suite. Le drame se noue au creux du village, la situation ne tient plus et dégénère dans ce final tragique. Le pont qui unissait les hommes se brise. Les deux rives, pourtant si proches en hiver sur cette étendue gelée, ne se rejoignent pas. Il n’y a ni bon, ni mauvais côté, seulement deux rives où des malheureux survivent tant bien que mal. Et seuls l’enfance et la vieillesse s’accrochent à l’absurdité de la situation pour croire qu’il est possible de jouer avec l’autre population, de pouvoir voyager jusqu’en Corée du Nord quoi qu’il en coûte, à l’image de cette vieille femme qui tente en vain de franchir la rivière pour revenir où elle est née.


La Rivière Tumen tresse ainsi le portrait d’une région endolorie par la bêtise humaine, où derrière l’histoire particulière d’une zone frontalière prend place l’universalité de la situation. De ces aspects parfois convenus et agaçants, La Rivière Tumen s’en sort par son travail de mise en scène et de photographie très justes qui livrent un film désillusionné et poignant. 

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