La Vénus broie du noir

Publié le par PS

http://photo.parismatch.com/media/photos2/3.-photos-culture/cinema/venus-noire/2073097-1-fre-FR/venus-noire.jpgElle est là, droite et rigide, sous son grand drap blanc, cette Vénus Hottentote mystérieuse. Georges Cuvier, le naturaliste, annonce ses découvertes, le terme de son exploration de l’espèce Hottentote devant une assemblée de savants dans un de ces amphithéâtres du dix neuvième siècle. Dévoilant le corps de la femme, ce corps d’ébène trouble et détonnant, l’homme décortique les différences physiologiques, dont l’arrière train protubérant et une excroissance particulière du sexe, avant de conclure que ce spécimen est à part, ni complètement ressemblant aux primitifs Africains, ni trouvant de vraie parenté avec les civilisés Européens. Le sexe de la femme est montré dans un bocal que les scientifiques se passent de mains en mains. La froideur du traitement de ce corps se confronte à l’enthousiasme des savants. Ce corps tendu, debout, livré aux regards se recompose sous l’objectif de la caméra, à la fois humilié et digne, asservi et affranchi. L’oppression s’installe d’emblée par un procédé assez simple, un montage plutôt rapide et des plans très rapprochés sur les visages qui semblent écraser toute respiration possible. Et toujours ce corps particulier dont on doute, dont on hésite entre une statue parfaitement ressemblante ou un véritable être humain assujetti au point de ne plus remuer d’un cheveux. Cette Vénus Noire subjugue de par son caractère insaisissable. Est-elle un monstre froid ou une femme victime, une curiosité de foire ou une héroïne tragique ? La première scène du film est d’une implacable maîtrise. Elle se présente comme une ouverture, une séquence d’exposition où tous les éléments qui viendront ensuite agrémenter le récit sont déjà présents, mais la scène correspond également à la conclusion de l’histoire, posant de ce fait les fondements de la tragédie sans le révéler comme tel. Abdellatif Kechiche, un des cinéastes estimés du cinéma français avec notamment l’Esquive et la Graine et le Mulet, met en place son dispositif dont il ne s’écartera plus par la suite, sa réalisation mélangeant la froideur positiviste de l’observation scientifique et la fougue d’un engagement politique comme dans ses précédents films.

De cette Venus Noire, ce sont les tics du réalisateur qui agacent. Compréhensibles, les coupures et le montage nerveux (difficile de trouver le moindre plan de plus d’une minute), les plans rapprochés, la caméra mouvante, ces techniques, que l’on retrouvait par exemple en partie dans l’Esquive, viennent construire la nervosité, l’oppression, la violence des rapports. Cependant ces mêmes techniques récurrentes et justifiables finissent par plomber par moments le film, par appuyer trop lourdement la mise en scène. On aurait pu envisager un film moins long, mais Kechiche maîtrise suffisamment son cinéma pour donner à son récit un intérêt. L’homme est malin, il semblait avoir prévu les critiques fusantes et s’en défend dans les divers discours de l’intrigue, d’une façon sous-jacente. Pour exemple, la scène du procès à Londres vient aborder le traditionnel débat entre l’art et la réalité, Saartjie Baartman (Yahima Torres) l’Hottentote ne serait une victime que sur la scène, le tout n’étant qu’un spectacle et non la réalité. Il conviendrait de ne pas confondre alors le résultat factuel et l’intention de l’auteur. Le discours dépasse le simple cadre de l’intrigue et pourrait s’appliquer au film. Kechiche explique de la sorte à son spectateur qu’il ne faut pas voir la Vénus comme un martyr, comme une victime sur laquelle il s’acharne, la réalité étant plus complexe. D’autres passages viendront ponctuer et agrémenter son propos et sa critique sociale. Ces tentatives judicieuses n’expliquent pas pour autant la force de Venus Noire, elles ne sont en soi que des outils pour permettre à Abdellatif Kechiche de positionner son ambition.

La Vénus Noire tire sa puissance de la trajectoire à part du personnage principal, trajectoire suffisamment implacable pour sortir de l’emprisonnement technique du film. Car cette Vénus n’est pas qu’une victime. Saartjie se révèle insaisissable, sensible par instants, pathétique à d’autres, ne se dévoilant jamais vraiment. Kechiche la capte en plein vol, ne livrant des éléments de son passé que par touches distillées avec intelligence pour laisser planer le doute sur la personnalité réelle de cette femme. Cette Vénus n’est ni une reine, malgré l’espoir d’un journaliste parisien, et ni véritablement une muse. Le passage à Londres entrecroise les visions autour du personnage. Lorsqu’elle exécute son rôle dans le spectacle colonialiste, elle le fait en étant saoule, malheureuse non pas tant de l’image qu’elle renvoie que du fait d’être palpée par le public (et ironie du sort, ce qu’elle semblait avoir en horreur sera la fin de sa course en devenant une prostituée à Paris). Pourtant une fois le rideau tombé, la femme se révèle par moments moins victime qu’imaginée. On la voit se promener dans Londres, singeant les habitudes de la bourgeoisie londonienne, comme si la femme ne valait finalement guère plus que les gens qu’elle amuse. Le passage le plus touchant du film pourrait être cette scène dans le Jardin des plantes où des naturalistes tentent d’étudier le corps de la Vénus. Hélas, celle-ci refuse de révéler son sexe, caché par un pagne. S’agit-il de pudeur, de révolte, de dignité humaine ? La réponse est délicate à trouver car la Vénus n’hésite pas à se promener à moitié nue dans le parc et ne semble guère révoltée quand les naturalistes étudient le reste de son corps. L’insaisissable Vénus se verra malignement punie de ce refus en chutant immédiatement dans les soirées mondaines où les gens n’hésiteront pas à venir la tâter dans sa plus crue intimité. Le monstre ici est simplement humain, avec ses incohérences, ses contrariétés. A mesure que le film avance, le monstre se déplace dans le champ de la société et la Venus déchue perd peu à peu toute dignité humaine à mesure que l’espace environnant perd toute humanité.

Abdellatif Kechiche livre avec cette Venus pathétique, ce monstre pour lequel on ne ressent jamais entièrement une empathie, un tableau ambitieux ne laissant pas indifférent. Cette figure du monstre se laisse dépasser par une vision de notre société, une critique actuelle parfois un peu trop soulignée mais cohérente dans le cinéma de Kechiche. La Vénus noire n’est peut-être pas le chef d’œuvre que le film aurait pu devenir, mais questionne et heurte le spectateur. Il ne s’agit plus d’esquiver les problématiques (notre propension à la cruauté spectaculaire, les minorités, la quête identitaire d’affirmation de soi…), mais de les affronter pleinement quitte à sortir du film épuisé et vaincu, broyé par cette vision sombre et ce goût âcre que laisse infuser la Venus Noire.

Publié dans Actu ciné Français.

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