Le cruel monde des séries

Publié le par ES

C’est ainsi, le monde tourne et les séries aussi. La décennie 2000 aura marqué l’avènement de cette petite sœur du cinéma. Evoluant au gré de la télévision, la série a longtemps été considérée comme un genre inférieur, de qualité médiocre, ce qu’elle était en bonne partie, répondant à un besoin d’occuper du temps, de divertir sans effort. Peu à peu, quelques séries se sont démarquées, souvent par leur histoire davantage que par leur réalisation, de temps à autre par une originalité formelle. De la série télévisée jusqu’aux années 1990, les plus connues sont davantage restées par effet culturel que pour leur qualité intrinsèque.



Chapeau melon et bottes de cuir
Le prisonnier
Star Trek
Mission Impossible
Les mystères de l’Ouest
Amicalement vôtre
Starsky et Hutch
Happy Days
L’incroyable Hulk
Magnum
Dallas
Code Quantum
V…

… petit florilège des plus cultes. Les séries vivaient tranquillement de leur côté du petit écran. Mais voilà, nostalgie fortuite, manque d’inspiration, soucis d’économie, envie d’attirer le chaland par le souvenir, Hollywood a compris qu’il était possible de se faire des sous sur le dos des séries. Et voilà qu’on adapte Mission Impossible, Les Mystères de l’Ouest, en tout plus d’une quinzaine de séries passées sur grand écran, souvent pour des adaptations aussi peu intéressantes que la série. Les frontières entre les deux mondes se sont peu à peu délitées. Si Hollywood, comme bien souvent, use jusqu’à la moelle en investissant et tirant tout ce qu’il peut de la série, devenue produit de consommation courante, le géant aura aussi permis de renouveler et d’insuffler au monde de la série une nouvelle qualité. Les scénaristes ont compris qu’ils pouvaient de temps à autre explorer des voies difficilement empruntables par le Cinéma. L’avantage de la série réside de façon évidente dans la durée de réalisation. Il est possible d’aller en profondeur dans la vie des personnages, de développer des pistes, de prendre son temps tout bonnement. Là où la plupart des anciennes séries consistait avant tout en une histoire par épisode avec des récits reliant l’ensemble, les séries ont été mieux écrites, davantage pensées comme un tout que comme une succession. (Twin Peaks de David Lynch, …)

Est apparue avec cette nouvelle période, la série événementielle, celle qui pouvait durer sur plusieurs saisons, mais dont l’impact sociétal était davantage tourné vers une visée commerciale. L’un des meilleurs exemples demeure Desperate Housewives dont la première saison fit énormément parler d’elle.
194428134.jpgApparut aussi la série cinématographique, produite ou signée par de grands noms du Cinéma (Spielberg avec Disparition, Band of Brothers, ou encore United States of Tara) considérée comme d’une qualité semblable à bien des films au point d’apparaître dans les classements des meilleurs films de la décennie (The Wire, les Sopranos, Mad Men, Six Feet Under, belle suprématie américaine). La reconnaissance pourrait être vue, côté parisien, avec l’irruption d’un festival consacré à la Série au Forum des Images. Les personnages, les répliques, les récits des séries sont devenus aussi important que ceux du Cinéma (pour l’anecdote, il faut bien avouer que jamais un président Américain n’avait décalé un discours pour un film, chose faite à présent pour le lancement de la saison finale de Lost). Plus personne ne remet vraiment en cause à présent la place de la série dans la sphère culturelle, pourtant ce petit monde des séries reste bien cruel.

Il est plus facile de regarder un film de deux heures, même difficile d’accès, qu’une saison entière. C’est par exemple la difficulté avec Six Feet Under, dont la saison 2 pêchait en partie par un certain enlisement (pourtant essentiel pour appréhender les personnages) et qu’il fallait s’efforcer de dépasser pour découvrir la puissance des dernières saisons. Excepté pour les séries courtes (Friends en tête) dont on peut revoir les épisodes en répétition, peu de personne s’amuse à regarder plus d’une fois les longues séries là où beaucoup aiment revoir les films adorés.

jericho.jpgL’autre bête noire de toute série est dans le même temps ce qui lui permet d’exister : l’argent. Pour la même raison que certains spectateurs ont du mal à accepter l’idée de devoir regarder 5 ou 6 saisons (soit 50 heures) pour découvrir un chef d’œuvre, la plupart des producteurs donnent rarement leur chance à une série, si l’audimat ne suit pas, les fonds sont coupés et l’aventure s’arrête, plus violemment que pour un long métrage. Quand le producteur est généreux, il laisse le temps aux scénaristes de repenser une série (voir le très bon Jericho), mais le plus souvent la série s’arrête en plein milieu d’une intrigue, alors que l’histoire commençait à se mettre en place (Dead Like Me pour autre exemple). Le défaut inverse existe aussi. Une série qui fait de l’audience est prolongée d’une saison, au risque le plus souvent de perdre son originalité, son punch (Weeds par exemple aurait pu être une série géniale si elle s’était arrêtée à la troisième saison, le reste devenant sympathique mais futile).
La perversité actuelle va plus loin. Le remake envahit l’univers de la série. Les moyens techniques permettent souvent de meilleurs effets (et c’est communément un argument premier pour justifier le remake d’une vieille série) ; on rend hommage aux séries mythiques et les fait découvrir aux nouvelles générations… On décline aussi des films en séries pour continuer l’exploration d’une histoire ou tout bonnement pour s’assurer quelque audimat.
pigalle-la-nuit.jpgLa série n’a pas fini de faire des siennes, d’autant que les Etats-Unis ne sont plus les seuls créateurs de séries de qualité (pour ne pas trop user du terme série cinématographique). Le Canada commence à prendre exemple sur ses voisins. L’Angleterre a produit quelques très bonnes séries dans des styles bien divers avec ce goût notamment pour privilégier les récits, les situations aux personnages (MI5 ou Skins par exemple qui saison après saison font disparaître les héros, les changent pour ne pas s’empâter). La France (en grande partie grâce à l’impulsion de Canal) tente peu à peu de regagner sur son retard (Pigalle La Nuit cette année). Tout reste à faire, mais les dix années passées nous ont déjà offert de quoi se sustenter en la matière.

Retour sur quelques séries en guise de conclusion :

trueblood-mouth2.jpgTrue Blood, série initiée par Allan Bell (à qui l’on devait déjà Six Feet Under), parut en plein renaissance des récits vampiriques, mais en plaçant le récit dans une Louisiane poisseuse et en mélangeant les intrigues fantastiques, la série a su tirer son épingle du jeu. Très sensuel, parfois trash, les aventures de Sookie, jeune serveuse capable de lire dans les pensées tombée amoureuse d’un vampire légèrement dépressif, se construisaient autour d’une série de crime pour la première saison, de la propagation de la folie dans la deuxième saison. Tout n’est pas parfait, mais True Blood est parvenu à trouver un ton décalé (les vampires vivants au grand jour, ce qui pose bien des débats de société) et intriguant.

18835600_w434_h_q80.jpgSkins, série sur l’adolescence dans les banlieues britanniques, aurait pu ressembler à n’importe quelle série teenagers aux intrigues basiques, aux acteurs beaux et malheureux (cf la flopée de séries US), il n’en est rien. Chaque épisode, à quelques exceptions près, se centre sur un des protagonistes tout en poursuivant un récit général. Le choix de suivre des jeunes lycéens dans une banlieue quelconque permet d’éviter les caractères convenus, chaque personnage trouvant au fil de la saison des facettes nouvelles. Le jeune premier, le jeune puceau, le jeune musulman, la jeune anorexique, le jeune homo, le jeune drogué… de ces statuts de départ, chacun se révèle plus complexe qu’à première vue. Et si la série passionne c’est par l’outrance et les situations excentriques (à l’image de cet épisode se déroulant dans une Europe de l’Est improbable et foutraque). skins460.jpgMais la véritable merveille déstabilisante de cette série tient dans la volonté des réalisateurs de changer immuablement d’acteurs toutes les deux saisons, changeant de génération et donc restant ainsi toujours à l’affût des modifications dans la vie des adolescents. L’autre attrait de la série tient aussi à cette volonté cosmopolite, les origines des protagonistes sont divers et leurs problèmes quotidiens tournent autour de ces différences culturelles (Islam face à l’homosexualité / le langage et les valeurs différentes…). Skins réussit à aborder tous les sujets, dépassant les simples questions de trouver une copine, la première fois, l’homosexualité, la drogue, pour s’intéresser aussi à la question de l’handicap, de la maladie, du suicide, du rôle des parents et de l’école, vaste programme qui offre bien des pistes pour nourrir les épisodes.

399_six_feet_under_468_2.jpgSix Feet Under, dernière série citée dans cette petite ouverture, est sans doute l’une des meilleures séries existantes car pensée dès l’origine dans une globalité. Bienvenue dans une famille de croques morts ! Imagerie d’une vieille famille américaine hérité des années 50, les Fisher tiennent une société de pompe funèbre dans leur maison, mais hélas le père meurt dans un accident (trois minutes après le départ ! ) et les deux fils vont devoir reprendre l’entreprise familiale. Commencer à raconter toutes les histoires des deux frères, de la sœur et de la mère prendrait du temps. Ce qui est certain c’est qu’Allan Bell (réalisateur) a su partir d’une idée de départ anormale et drôle pour bâtir une œuvre aux ramifications multiples. Rarement, des personnages n’auront aussi bien évolué dans une série, se cherchant constamment entre fébrilité et conservatisme. La sœur, se voulant artiste et peinant à trouver sa voie, essaye bien des manières de devenir photographe, se perd dans des rencontres amoureuses torturées. Le grand frère, ancien ado révolté, va peu à peu devoir accepter son rôle de patriarche dans une société qu’il n’assume pas. Le cadet doit lui affirmer son homosexualité, mais surtout son désir à la fois de fonder une famille, de sauver l’entreprise et de s’encanailler. Et la mère, géniale de bout en bout dans ses contradictions entre l’aspiration à conduire sa vie, à se libérer et le carcan de ses valeurs, s’évertue de lier l’ensemble. Véritable chef d’œuvre, avec pour unique faille cette saison 2 peut-être trop tournée vers l’avenir de l’entreprise et la lutte avec une compagnie de pompe funèbre, Six Feet Under explore tous les doutes d’une société en mouvement, de l’humanité (la peur de la mort, de la maladie en ligne de front). Et que dire de cet ultime épisode extraordinaire avec un épilogue résumant en peu de temps le reste de leurs vies, pour clore les récits, tout bonnement sublime.



(Attention la vidéo suivante ne peut s’apprécier pleinement qu’après avoir descendu les 6 premières saisons).

Publié dans Côté séries

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article