Le film en crise, petite note sur Nine.

Publié le par ES

Cinecitta, mythiques studios du cinéma Italien, lui, l’homme adulé, le réalisateur encensé, Guido Contini, attend, assis face à un somptueux décor, mais rien, rien ne vient de cette inspiration susceptible de créer le nouveau chef d’œuvre du Maestro. Seulement voilà, le cinéma est en crise semble nous dire, derrière les paillettes, Rob Marshall. Guido Contini ne trouve plus de quoi avancer, ne peut fuir, ne peut ni mener sa vie d’artiste capricieux, ni poursuivre ses relations multiples. Ses conquêtes, ces femmes qui rythment sa vie, se retrouvent esseulées. Lui-même finit par être seul, tentant de vivre incognito, assumant son échec, la perte de celle qu’il aime. « Hors de contrôle » comme l’homme se plaît à le chanter au début du film, comme le criait la mère du petit garçon dans Max et les Maximonstres avec pour différence qu’aucune fantaisie n’émane chez Guido de cet « hors de contrôle ».

nine-519055.jpgRob Marshall, du haut de ses trois films, s’attache toujours à des histoires classiques, faussement difficiles. Une femme en prison, une geisha dans un pays en plein changement. Voilà que pour une fois, il s’intéresse à un homme, ou plutôt à l’image d’un homme, celle du réalisateur, celle du Grand Hollywood, de la Cinecitta, de la grande époque des Studios. Du faste d’une époque, Marshall ne prend que l’écho du présent, comme une saveur perdue à l’image du rôle de Nicole Kidman, la star blonde imprenable, sublime, semblable à cette publicité pour Schweppes, qui n’en veut plus de cette vie de star, qui ne veut plus être une muse. Les stars refusant leur statut, voulant être de simples quidams, voilà qui rappelle la situation actuelle.

Ainsi ce qui semblait de loin une comédie musicale glamour et brillante, au vue de la bande annonce, de l’affiche, de la brochette d’actrices, du passé de Rob Marshall (le sympathique et entraînant Chicago, le moins puissant mais très stylisé Geisha), devient peu à peu un drame dépressif sauvé des eaux in extremis. Rob Marshall a voulu explorer davantage, ne pas se restreindre à une histoire bien tracée comme il le faisait dans ses précédents films. Mélangeant les souvenirs du passé, les rêves, le réel et les tournages, chaque aspect de son histoire se teinte d’une coloration différente (du noir et blanc, de l’image très chaude dans ses tonalités, d’une lumière blanche…), perdant de la sorte peut-être un certain liant, rendant son film moins accessible. Déprimant tableau que ce Nine où chaque actrice apparaît isolée, entonnant sa chanson seule (aucun duo dans ce long métrage), où la défunte mère apparaît sèche et nostalgique, où la maîtresse tente de mettre fin à ses jours, où l’épouse fidèle et dévouée se découvre n’être qu’une conquête de plus, où la journaliste passionnée est laissée en plan dans sa chambre, où l’idole des hommes tombe la perruque, où le maestro n’a d’autre choix que d’avouer à son équipe sa défaite. Evidemment, comme le souligne en partie le titre, en gestation, durant tout le film, la renaissance éclôt dans une dernière séquence, où le grandiose est laissée en arrière plan et l’intimiste, la simplicité mis au premier plan.

nine-15571-1743097223.jpgCertains seront déçus, ceux qui viendraient jouir d’un spectacle à la High School Musical ou retrouver le cabaret d’un Chicago. Car, Nine pêche avant tout par ses chansons. Rob Marshall semble cette fois n’avoir pas voulu construire un film dont la BO donnerait envie d’être achetée. La plupart des chansons ne sont qu’un dialogue à peine rimé aux mélodies peu entêtantes. De bonnes idées, de bonnes pistes, mais l’étincelle ne prend pas. Judith Dench, pourtant fabuleuse en costumière, ancienne régisseuse de cabaret, entonne une chanson qui a tout pour être entraînant, hélas Dench est meilleure comédienne qu’interprète… Un peu plus loin, Sophia Loren, de sa voix éteinte chantonne une sorte de comptine sans grand intérêt. Kidman elle-même, jadis exquise dans Moulin Rouge, susurre plus qu’elle chante, sans prendre de risque, sans vraiment envoûter. Demeurent quelques beaux moments comme cette ouverture prometteuse ou cette magnifique descente d’un ruban rose de Penelpoe Cruz, ce numéro de Katie Hudson plutôt agréable et réjouissant (malgré une mise en scène moins originale). Restent surtout deux grandes scènes, le numéro excellent de Fergie, pétulante, farouche, sensuelle, sublime de bout en bout, et la seconde chanson de Marion Cotillard qui réveille un spectateur endormi et révèle une jolie voix dans une prestation convaincante. Du bon et du moins bon donc viennent peupler cette succession de rencontres et de souvenirs, cette succession de femmes dont on aurait aimé un grand numéro final. Mais Rob Marshall voit les choses autrement, ne pas donner cette fois-ci ce qu’attend son spectateur, le surprendre quitte à le décevoir, preuve d’une certaine audace ou d’un assèchement dans son style. Car cette ultime scène, qui voit revenir le Maestro en toute humilité pour se remettre à l’ouvrage et reconquérir sa dulcinée, pouvait donner libre champ à un show conclusif galvanisant, au lieu de cela, l’homme préfère filmer ce qui s’apparente à une histoire d’amour banale. Et sa dulcinée de revenir, comme si tout le monde en avait marre des excentriques, que la sobriété devenait de rigueur.

"Be italian" vantent l'affiche et les actrices de ce long métrage alors que la plupart n'ont guère de parenté avec le pays de la Dolce Vita. Fausse publicité, fausse volonté de bâtir la folie italienne, derrière cette désillusion se cache peut-être le constat d'un rêve qui n'est plus, tant celui de l'Italie de Fellini que celui d'Hollywood. Hors de contrôle le Rob Marshall, n’ayant pas su maîtriser l’ambition originelle et les possibilités de son casting, ou bien trop contrôlé ? Ce qui reste sûr c’est que ce Nine ne prend pas et n’intrigue que par cette impression de grand film avorté.

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