Le Quattro Volte, Michelangelo Frammartino

Publié le par PS

le-quattro-volte-2.jpgLa caméra se pose en hauteur, dans un plan d’ensemble en plongée, comme fixée sur un pylône. En arrière fond, un petit village de Calabre, au premier plan cette route abîmée, un bout de ferme et une vieille bâtisse à droite, la route tranche en diagonal l’enclos représentant le monde animal et la ville, le monde humain. Une camionnette annoncée par son moteur entre dans le champ et vient se garer sur la partie droite. Un centurion descend, plus exactement un villageois déguisé en romain. Le chien gardant l’enclos aboie au milieu de la route, se méfie. Un second centurion sort de la voiture, puis un troisième, courant tous vers le centre du village. Puis la rumeur se répand, la procession arrive, devancée par l’un de ces centurions venu chasser le canidé défendant ses brebis pour laisser la voie libre aux habitants. Tout le village s’est réuni pour commémorer la semaine de Pâque, reconstituant la passion du Christ. La caméra observe depuis son sommet, tourne pour suivre la route qui chemine en vacillant vers la colline où apparaissent dans le fond du plan, là où les lignes de fuite se rencontrent, deux croix. La procession passe doucement. La caméra revient sur son premier champ, le chien étant de retour une fois la foule avancée. Un gamin arrive en retard et tente de rejoindre le groupe alors qu’il est apeuré par le chien aboyant. Pour distraire l’animal, le garçon envoie des cailloux, le dernier fera diversion, l’enfant court pour échapper au petit chien. Ce dernier justement, ne retrouvant pas le caillou, finit par agripper de ses crocs la grosse pierre installée par les premiers « centurions » sous la roue de la camionnette afin de la maintenir à l’arrêt. La pierre enlevée, voilà que le véhicule roule et vient enfoncer la barrière de l’enclos, libérant les chèvres. Elles ont enfin la possibilité d’investir le monde des hommes comme un plan antérieur le laisser envisager (une vue d’ensemble du village et des champs environnants où le troupeau gagnait peu à peu du terrain en direction du village). Du fracas, nous n’entendrons que le bruit, la caméra se tournant à nouveau en direction de la colline, où la procession s’est regroupée, pour apercevoir la foule près des trois croix dressées sur le sommet, tandis que les bestiaux se dispersent de leur côté dans tout le village. Ce long plan séquence de dix minutes, où la caméra reste perchée sur son axe, n’ayant pour unique mouvement que ce pivotement accompagnant la route, séduit par la richesse des éléments, sa simplicité apparente, le mélange des tonalités (entre humour, tendresse et tension). Il s’agit sans aucun doute d’un des plans les plus réussis de ces derniers mois et l’une des séquences les plus fortes de ce deuxième long métrage du réalisateur Michelangelo Frammartino, Le Quattro Volte.

 

Le-Quatro-Volte-2.jpgQuelques minutes plus loin, l’homme rend l’âme dans un dernier râle émouvant, heureux, entouré de ses brebis. Aucune fioriture dans le rituel, quelques villageois viennent s’occuper du paysan. Le cercueil et le mince convoi funéraire se retrouvent sur la même route vue un peu auparavant lors de la procession. Cette fois-ci pourtant, au lieu de tourner à droite, le groupe prend la route de gauche, la voie descendante vers les Enfers mythologiques ou plus simplement vers la terre nourricière. La caméra se retrouve soudainement installée dans le caveau, accueillant le lit de bois, assistant sans aucun autre choix à l’enfermement ultime lorsque la stèle est scellée. Plongée dans la pénombre, le spectateur n’entend plus que des coups, de marteau peut-être, des coups qui ressemblent de plus en plus à des battements de cœur. Voilà que l’objectif se fixe sans transition, brutalement, sur cet agneau sortant du corps de sa mère. Nouvelle naissance, comme une réincarnation, l’image capte les premiers mouvements, les premières respirations de cet être frêle, s’attarde avec tendresse sur la ténacité de cet agneau, devant coûte que coûte apprendre à marcher. C’est cela Le Quattro Volte, le cinéma de Frammatirno, ce mélange juste entre poésie et réalité ; entre un montage fictionnel et symbolique et le documentaire ; entre une aspiration vers plus d’élévation et l’attachement aux forces terrestres. Relier ces mondes, voilà le talent du réalisateur Italien, après son premier film Il Dono. Il lui aura fallu du temps pour choisir ce village de Calabre, s’approprier les lieux, les personnes, ressentir l’incroyable puissance de ces terroirs, poser sa caméra au bon moment, attendre la lumière la plus à même d’exposer l’émotion désirée, et tout bonnement voir évoluer et vivre ses personnages. Michelangelo Frammartino assume son goûte pour un certain ascétisme cinématographique, sans effet de scénario, ni effet visuel ou de mise en scène trop grandiloquent, juste un regard posé sur ce petit monde de bruissement où le silence des voix règne pour mieux faire entendre l’activité sous jacente de nos campagnes et nous faire sentir combien l’homme n’est que de passage sur terre.

 

 

Le Quattro Volte, sorte de réflexion sur le cycle vital propre à notre monde au sens général, se penche sur les quatre saisons, les quatre visages d’un même lieu pour mettre en relief les petits détails invisibles, ce regard divergent des autres sur le quotidien. C’est à nouveau une symphonie en trois mouvements, symphonie pastorale pourrait-on dire. Le premier volet nous entraîne sur les pas d’un vieux paysan, n’ayant plus rien d’autres que ses chèvres, les trimballant chaque jour immanquablement paître dans les champs. La vieillesse n’aidant guère, l’homme est malade, tousse énormément et ne prend comme unique remède que la poussière ramassée dans l’église et sanctifiée qu’il mélange à son eau dans l’espoir de guérison. Une fin de vie paisible, sans remous ni regret. Il s’éteint au matin, entouré de ses chèvres. Le second mouvement suivra à contresens les premiers jours d’un chevreau depuis sa naissance, un attendrissant petit animal blanc à la fois curieux et perdu, mêlé à son troupeau et isolé qui se retrouvera seul, oublié dans les bois. Disparaissant sous cet arbre impérial, léguant sa place, son premier rôle pour permettre au majestueux conifère de vivre, vivre sa tragédie, lui solitaire, puissant et droit que les hommes viendront scier pour s’en servir comme d’un immense poteau où ils accrocheront un ridicule sapin en son sommet pour une cérémonie dont le spectateur ne saura rien. Puis ils trancheront l’arbre, le couperont en bout et l’amèneront dans un atelier de charbon où l’arbre finira sa course. Premier et dernier plan du film, poussière redevenue poussière, symbolisant toute vie, poussière nourricière puisque le charbon viendra trouver sa place dans un foyer du village. L’histoire de Quattro Volte n’est donc pas tant celle d’un personnage que d’un lieu, métaphore du monde. De cette trame fine et improbable, Frammartino tisse une œuvre à la beauté envoutante. Car s’il ne voulait pas véritablement mettre en scène, ni user d’effets visuels, il demeure indéniable que ce cinéaste possède ce regard de photographe parvenant à capter une lumière à chaque fois particulière, à attendre le moment idéal pour obtenir naturellement un cliché riche de sens, trouvant l’angle adapté, le ton le plus propice pour apprécier une séquence. Fin observateur, Frammartino témoigne par ailleurs d’une capacité à saisir les émotions, donner une saveur intense aux phénomènes se jouant sous nos yeux, tendresse et humour face aux premiers pas du chevreau ou aux mésaventures du garçonnet aux prises avec le chien de berger, tristesse et mélancolie à la mort du paysan, une sorte de désillusion amère en voyant l’arbre se faire abattre pour contenter les festivités du village.

 

le-quattro-volte-1-copie-2.jpgL’enjeu était de taille avec Le Quattro Volte. Michelangelo Frammartino s’efforçait de filmer un monde sans autre dialogue qu’une communication naturelle, une symbiose passant par les gestes plutôt que par les mots. Les seules conversations humaines ne sont que des murmures et des rumeurs dont on ne discerne jamais complètement le propos. Un film sans mot, sans musique que le simple mouvement du vent et les bêlements réguliers, pouvait annoncer le pire des ennuis. Il n’en est rien. Le spectateur se laisse entraîner dans cette Calabre intemporelle, en porte-à-faux avec le temps moderne, l’accélération, la prétention humaine de modernité et d’éternité. Même cette dernière scène où l’on suit les préparatifs dans un atelier de charbon devient accrocheuse, comme si ce métier traditionnel en voie de disparition fascinait par sa dimension rituelle (la construction du foyer, l’attention constante lors de la combustion). Gros plans sur les trous de cette tourtière boisée d’où une fumée blanche s’évade. Coupe. Plan sur la forêt où cette même fumée, telle une brume étrange envahissant la terre. La magie opère avec ce Quattro Volte, tout concourt avec fraîcheur à offrir une bouffée d’air, pas toujours joyeuse, mais d’un apaisement méditatif rare.

 

 

Une chèvre s’introduit curieuse et aventureuse dans la cuisine du vieil homme. Sur la table de la cuisine une casserole fermée par un torchon retient captive une colonie d’escargots que l’homme eut de la peine à attraper. L’animal saute sur la table, piétine avant de renverser le récipient. Dans une lumière de fin de journée où les rayons balayent la poussière de la pièce, la bête trône avec un humour majestueux. L’animal prend possession des lieux humains, retrouve une liberté loin de son enclos. L’homme passe, l’animalité demeure, et le cycle se poursuit sans cesse.

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